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Picasso l’écrivain

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 22/11/2021 à 12h01

Au fond, personne n’a jamais écrit comme Picasso. Sa plume est libre. Il écrit tout ce qui lui vient, sans souci de cohérence, mais au fond, quand on lit plusieurs pages de ces textes, on retient une philosophie, celle de sa vision du monde, une vision sévère, acerbe et sans complaisance.

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Aussi étrange que cela puisse paraître, Picasso a aussi écrit. Les éditions Gallimard viennent de publier tout un Quarto (936 pages) consacré aux écrits du peintre.

 

C’est une percée fondamentale dans l’esprit de l’artiste qui ne voyait pas le monde tel qu’il nous apparaît mais tel qu’il le déchiffre.

 

Étonné par les styles du peintre qui n’a cessé de tordre le cou à la réalité, on se trouve là devant des textes souvent surréalistes mais jamais dans une cohérence habituelle.

 

Michel Leiris qui a préfacé ces écrits, a caractérisé cette poésie comme étant «hors de ses gonds». Le poète n’est soumis à aucune contrainte linguistique, aucune règle, aucune loi. Libre et fier de l’exprimer dans des dérives qui rappellent le dadaïsme de Tristan Tzara. Mais au fond, personne n’a jamais écrit comme Picasso. Lui qui a cassé tous les dogmes en peinture après avoir prouvé qu’il était capable de peindre à la manière de Velasquez (voir par exemple le tableau de sa mère sur son lit de mort, peint en 1903 à l’âge de 21 ans), a poursuivi sa coulée libre, laquelle, comme le fait remarquer Leiris, ne prend jamais forme de discours.

 

Il s’agit d’une suite de fulgurances, des choses qui lui passent par la tête et qu’importe qu’il soit compris ou pas. Il dit ce qui se passe dans son être. Sans censure évidemment ni effort de se faire comprendre par les éventuels lecteurs. Il agit exactement comme il l’a fait pour ses tableaux. Il veut être cru sur parole. Ne lui posez pas de question. N’essayez pas de décrypter ce qu’il dit.

 

Prenons une phrase au hasard écrite le 18 avril 1935 (en espagnol): «si j’allais dehors les fauves viendraient manger dans ma main et ma chambre n’en apparaîtrait que hors de moi d’autres salaires iraient autour du monde mis en pièces mais qu’y faire aujourd’hui c’est jeudi et tout est fermé il fait froid et le soleil cingle celui que j’ai pu être…»

 

Des écrits de ce genre abondent à travers les ans, comme s’il tenait un journal pour sa propre solitude.

 

Sa plume est libre. Il écrit tout ce qui lui vient, sans souci de cohérence, mais au fond, quand on lit plusieurs pages de ces textes, on retient une philosophie, celle de sa vision du monde, une vision sévère, acerbe et sans complaisance. Cela se comprend mieux quand on analyse certaines de ses œuvres célèbres comme Guernica. Peindre la brutalité est une démarche raisonnée. Il avait dû panser les blessures causées au peuple de cette ville par la guerre criminelle. On raconte qu’un officier allemand était venu voir la toile. Il se tourne vers Picasso et lui demande: qui a fait ça? Vous, lui répondit Picasso.

 

C’est cela la dérive irrationnelle et en même temps pensée de manière rigoureuse par l’artiste.

 

Le 23 avril 1936, il écrit ceci: «sonnerie militaire de l’harpe embourbée au beau milieu de la route sans issue poulpe accroché au cœur de la boule chaude source du fleuve de plumes terre (soudait) la tête pendante».

 

Cette tête pendante, on la retrouvera dans plusieurs œuvres de Picasso. Dans Guernica bien sûr mais aussi dans certains dessins de tauromachie.

 

Il lui est arrivé cependant d’écrire de brefs poèmes libres et faciles à comprendre, comme celui-ci, écrit le 16 décembre 1935:

 

«Rien que la couleur
L’abeille ronge son mors
Rien que l’odeur
L’oiseau trait sa faucille
Rien que de les voir se tordre sur l’oreiller
L’amour fond le métal du rail de l’hirondelle
Rien qu’un cheveu»

 

Michel Leiris conclut sa préface par ce constat: «adepte du rêve yeux ouverts, superpianiste d’ambiance laissant ses doigts se promener en somnambules sur le clavier, Picasso, qui oublie comme par système presque chaque fois qu’il tient la plume son étonnant pouvoir de construire en trouvant toujours un équilibre saisissant fût-il des plus acrobatiques et qui s’abandonne volontiers…»

 

Cette démarche réunit les deux activités, celle du peintre et puis celle du poète qui écrit des mots et les range de façon inhabituelle, au point que le lecteur est désarçonné comme on peut aussi l’être face à une œuvre picturale totalement dérangeante. Tel est Picasso. Inclassable, inconvenant, insaisissable, incroyable, infini et par-dessus tout, un génie unique dans le siècle.

 

Cet homme qui avait l’amour des fleurs, parlera durant la guerre civile en Espagne de «la tête blessée du bouquet de fleurs», évoquera «les épingles et les clous des fleurs», «fleur arme enfoncée au cœur».

 

Il a aussi écrit deux pièces de théâtre, «Le désir attrapé par la queue» en 1941 et «Les quatre petites filles» en 1948.

 

Jamais satisfait, jamais content, toujours à la recherche de l’inexprimable, de l’indicible, fou d’amour pour la vie et les femmes sans jamais s’avouer vaincu. Les génies n’ont pas le temps de se plaindre et encore moins de s’expliquer. Fabuleux Picasso!