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Leila Slimani
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Le couscous et le pot au feu

Par Leila Slimani le 19/01/2017 à 12h07

Latifa Ibn Ziaten représente des millions d’immigrés marocains qui, partout dans le monde, travaillent à s’intégrer dans leurs pays d’accueil sans renier pour autant ce qu’ils sont. Elle est la mère d’Imad Ibn Ziaten, assassiné froidement par Mohammed Merah en mars 2012.

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Une fois n’est pas coutume, cette chronique va prendre la forme d’une déclaration d’amour, d’amitié, d’admiration pour une femme que j’ai eu la chance de rencontrer et dont je suis, de loin et depuis longtemps, le parcours. Cette femme, c’est Latifa Ibn Ziaten. Née à Tétouan en 1960, elle est la mère d’Imad Ibn Ziaten, assassiné froidement par Mohammed Merah en mars 2012.

 

A l’époque déjà, j’avais été bouleversée par la dignité de cette mère qui avait vécu le pire drame qu’on puisse imaginer, la perte d’un enfant. Je me souviens que j’avais été marquée par son discours sur l’intégration, elle l’immigrée marocaine issue d’un milieu populaire et mère de quatre enfants. Elle racontait combien elle s’était battue pour apprendre le français, pour que ses enfants travaillent bien à l’école et respectent les lois et les valeurs de la République. De sa voix douce, elle racontait qu’elle «faisait les sapins de Noël, les œufs de Pâques, toutes les fêtes pour ses enfants, pour qu’ils ne se sentent pas différents des autres.» Son fils était devenu militaire, il faisait la fierté de ses parents et de la République et c’est pour cela qu’il est mort.

 

Latifa Ibn Ziaten représente des millions d’immigrés marocains qui, partout dans le monde, travaillent à s’intégrer dans leurs pays d’accueil sans renier pour autant ce qu’ils sont. Des gens qui parlent deux langues, qui respectent le système de valeur du pays qui les accueille, qui élèvent leurs enfants dans une double culture sans les monter ni contre l’une ni contre l’autre. Mardi dernier, j’ai eu la chance de participer à une conférence aux côtés de cette grande dame et, encore une fois, je l’ai trouvé admirable et incroyablement courageuse. Elle ne s’embarrasse pas de ce que pensent les esprits chagrins, ici ou là-bas. Elle cherche juste à sauver des vies, à aider la jeunesse. «Dans les maisons d’arrêts où je vais, je parle de laïcité avec les détenus. Ils n’ont aucune idée de ce que c’est. Ils disent : “la laïcité c’est pour les laïcs, c’est pour les chrétiens.“ Moi j’essaie de leur expliquer que la laïcité c’est aussi ce qui nous protège, ce qui nous permet de vivre ensemble et de pratiquer librement nos religions, quelles qu’elles soient. Je leur dis de ne pas écouter les prédicateurs qui veulent leur laver le cerveau et les persuader».

 

Désormais, Latifa Ibn Ziaten passe sa vie sur les routes. Elle qui a perdu un enfant, ne veut pas voir des enfants se perdre et tomber dans les mains des mauvais génies. «Dans les écoles, je discute avec des jeunes filles voilées. Elles me disent qu’elles sont furieuses, qu’elles veulent mettre leurs voiles à l’école malgré l’interdiction. Moi je leur réponds : «Vous avez à peine quinze ans. Concentrez-vous sur vos études, vivez, soyez libre, profitez de l’école pour ce qu’elle est. L’Islam est d’abord une foi intime, ce sont des convictions chevillées au corps et au cœur, ça ne se réduit pas à un habillement. Parfois les filles pleurent et là je comprends. Je comprends qu’on les oblige et je les supplie de se révolter et d’appeler au secours.»

 

La vie de Latifa Ben Ziaten a été marquée par un drame immense, par les difficultés, par le racisme aussi. En décembre 2015, lors d’un colloque à l’Assemblée nationale, celle qui porte depuis toujours un foulard, a été huée, agressée. «Vous n’êtes pas française». «Vous faites honte à la France.» Moi, ce sont ces gens qui me font honte. Latifa Ibn Ziaten est la fierté de la France et du Maroc, elle est ce que nos deux pays peuvent produire de mieux.

 

«Ce n’est pas grave, dit-elle. Je me fiche de ces gens-là. Moi ce qui m’importe c’est de militer pour la paix et pour l’amour du prochain». Latifa Ibn Ziaten est arrivée en France à l’âge de 17 ans. A l’époque, elle ne parlait pas un mot de français. «J’avais envie de discuter avec ma voisine mais je ne savais pas comment faire. Je me contentais de signes, de sourire. Un jour, j’ai préparé le couscous et j’ai mis de côté un plat pour elle. J’ai toqué à sa porte et je lui ai tendu l’assiette de semoule. Quelques jours après c’est ma voisine qui est venue chez moi et qui m’a tendu une assiette de pot au feu. Voilà, c’est tout simple, aucun mot n’a été prononcé mais c’est ça le vivre ensemble.»