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Leila Slimani
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Etre musulman et français, l’équation impossible ?

Par Leila Slimani le 22/09/2016 à 11h59

Mon but ici n’est pas de trancher ou de dire qui a raison. A mes yeux, cet épisode est surtout révélateur du fait que la communauté musulmane en France est très mal connue, notamment par les dirigeants politiques, mais aussi par le «grand public».

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Il y a quelques semaines, une violente polémique a opposé le Premier ministre français, Manuel Valls, et le célèbre quotidien The New York Times. En cause, un article que le journal a consacré aux musulmanes vivant en France. La journaliste américaine avait collecté des témoignages en ligne suite à un appel sur les réseaux sociaux.

 

Dans un contexte post-affaire du burkini et alors que l’attentat de Nice est encore dans tous les esprits, ces femmes évoquent leur vie et le regard que les autres portent sur elles. Les témoignages sont durs, dérangeants. Certaines femmes font état des insultes, du racisme dont elles sont victimes. L’une d’elles affirme se sentir «hors la loi» avec son voile et vivre dans un quasi «régime d’apartheid».

 

A cela, Manuel Valls a opposé une réponse outrée. Selon lui, la journaliste américaine donne une image totalement déformée de la France où les musulmans, affirme-t-il, peuvent vivre leur religion dans la sécurité et la tranquillité. Aux yeux du chef de gouvernement, l’article du NY Times ne serait donc qu’une caricature dangereuse.

 

Mon but ici n’est pas de trancher ou de dire qui a raison. A mes yeux, cet épisode est surtout révélateur du fait que la communauté musulmane en France est très mal connue, notamment par les dirigeants politiques, mais aussi par le «grand public». Pourtant, on parle sans cesse des musulmans. A droite comme à gauche, on interroge la compatibilité de l’Islam avec la république.

 

Mais qui sont les musulmans français ? Qui parle en leur nom ? Quelles sont leurs aspirations communes ? Comment donner à voir la diversité, le foisonnement, les écarts prodigieux à l’intérieur de cette communauté ? Ces questions ne reçoivent la plupart du temps que des réponses floues et imprécises. Or, je suis convaincue que cette méconnaissance nourrit le racisme, le populisme des élites et profite finalement aux plus radicaux des deux bords.

 

Quelques esprits avisés l’ont compris et tentent de pallier ce manque en allant à la rencontre des musulmans de France. C’est le cas de certains journalistes comme Eric Fottorino, patron de l’hebdomadaire “le 1“, qui a consacré un numéro aux musulmans de France. Le chercheur Raphaël Lioger ou le philosophe Abdennour Bidar militent pour une meilleure connaissance mutuelle.

 

Le 19 septembre, l’Institut Montaigne (un think tank créé en 2000) a publié une enquête intitulée : «Un islam français est possible». Ce document, rédigé par le franco-tunisien Hakim El-Karoui, s’appuie sur un sondage effectué auprès de 1 029 personnes de confession ou de culture musulmane. Dans un pays où les statistiques ethniques sont interdites et où on répugne –parfois avec hypocrisie– à réfléchir en terme de communauté, ce sondage est en soi une nouveauté.

 

Ce qu’il en ressort ? D’abord que les musulmans ont en commun une pratique religieuse plus soutenue que le reste de la population. Même si 30 % ne se rendent jamais à la mosquée, 31 % y vont au moins une fois par semaine. L’étude distingue trois groupes de musulmans, selon leur rapport à la religion. Le premier, c’est la majorité silencieuse. Il représente 46 % des musulmans et compte les personnes qui n’ont pas ou peu de revendications d’expression religieuse dans le quotidien. Ses membres placent la loi de la République avant la loi coranique. Ils sont «soit totalement sécularisées, soit en train d’achever leur intégration dans le système de valeurs de la France contemporaine».

 

Le second groupe, représentant un quart de l’effectif, se trouve dans une situation intermédiaire, avec une forte pratique, souvent favorable à l’expression de la religion au travail, mais ayant intégré la laïcité. Le troisième groupe, soit 28 % des musulmans, ne considère pas que la foi appartienne à la sphère privée. Il conteste la laïcité au nom d’une loi religieuse sécessionniste et fondamentaliste. Et si la majorité des musulmans ne s’y reconnaissent pas, pas moins de la moitié des 15-25 ans, eux, se rangent dans cette catégorie !

 

C’est donc dans la jeunesse musulmane française que semble se nicher un terrible malaise et les recruteurs djihadistes ne s’y sont pas trompés puisque c’est là qu’ils vont chercher de futurs martyrs. Face à cette terrible réalité, la réponse des élites politiques est à la fois vaine et désespérante.

 

A part répéter que l’Europe a une «identité judéo chrétienne» ou considérer comme Sarkozy que «quand on acquiert la nationalité, on vit comme un Français et nos ancêtres sont les Gaulois», personne ne semble s’adresser à cette jeunesse perdue, désorientée, fascinée par la propagande de Daech. Reste à espérer que les mois qui viennent permettront de faire émerger un nouveau discours sur le sentiment de relégation, le chômage, la perte de sens qui frappe de plein fouet une génération. Un fol espoir me direz-vous. Oui, je sais bien.