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Leila Slimani
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La voix d’Alep

Par Leila Slimani le 06/10/2016 à 12h00

Les avez-vous entendu, ces médecins, ces secouristes, ces parents qui nous appellent au secours, qui demandent pourquoi nous ne pouvons rien pour eux? Avez-vous vu le visage de Bana, fillette de 7 ans aux yeux cernés qui tweete «Bombe, bombe, bombe. Je crois que je vais mourir ce soir»?

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Alep. Nom mythique. Cité romaine, turque, byzantine, arabe. Ville dont l’extraordinaire architecture a longtemps témoigné de sa splendeur passée, de sa richesse intellectuelle et artistique. Mais ce temps est révolu. Aujourd’hui, Alep est un amas de ruine, un nuage de poussière. Alep c’est Dresde en 1945, c’est Grozny en 2000. Alep, deux syllabes qui tonnent dans ma conscience comme un cri, un hurlement, une prière. Alep et la voix de son peuple qui supplie, sur les ondes, sur les réseaux sociaux, qu’on vienne en aide à leurs enfants ou qu’on en finisse, une fois pour toute. Les avez-vous entendu, ces médecins, ces secouristes, ces parents qui nous appellent au secours, qui demandent pourquoi nous ne pouvons rien pour eux ? Avez-vous vu le visage de Bana, fillette de 7 ans aux yeux cernés qui tweete «j’ai besoin de paix» ou «Bombe, bombe, bombe. Je crois que je vais mourir ce soir»?

 


A Alep, les enfants meurent pendant que j’écris, pendant que vous lisez. Ils meurent sous les bombes, ils meurent à l’hôpital face à des médecins désespérés de n’avoir ni médicaments ni matériel pour opérer. Et quand ils ont réussi à échapper aux obus de leur dirigeant sanguinaire et aux armes russes, les enfants meurent de faim.

 

 

Alep, que l’on rase, que l’on tue, que l’on efface de la carte, nous supplie de ne pas oublier, de ne pas détourner le regard. Car en plus des bombes à fragmentation qui s’abattent sur les écoles, les hôpitaux, les convois humanitaires, les bouchers qui opèrent à Alep comptent sur une arme encore plus puissante. Cette arme c’est notre pesante, notre coupable indifférence. C’est aussi, l’impuissance de nos dirigeants à agir sur cette situation, leurs atermoiements, leur recul malgré l’urgence.

 


Sartre, écrivain engagé, avait fait ce constat amer et lucide: «face à un enfant qui meurt, La nausée (roman publié en 1938) ne fait pas le poids». Moi, je n’ai que les mots et les mots ne sont rien. Je ne suis ni diplomate ni politicienne. Je n’ai pas le courage physique immense de ceux qui préfèrent l’action aux belles paroles et qui vont soigner ou se battre sur ce front. Je suis comme des millions d’autres la spectatrice depuis bientôt cinq ans de la chronique d’un désastre annoncé. J’ai cru d’abord que le peuple syrien parviendrait, dans le sillage des printemps arabes, à mettre dehors le tyran. J’étais optimiste et même enthousiaste. Et puis, j’ai regardé s’abattre les armes chimiques dans les faubourgs des villes syriennes. J’ai vu s’armer les kurdes, les révolutionnaires, les islamistes, les suppôts du régime et le pays éclater en morceaux. Les mois passaient, les Syriens mouraient et de nouveaux ennemis sans visages sont apparus. Charybe et Sylla, la peste et le choléra, Bachar el Assad et les fous de Daech. Voilà ce qu’on nous explique à nous, les millions silencieux: la situation est inextricable, on n’y peut rien. C’est comme ça.

 


A Paris, dans un taxi qui me ramène chez moi, j’entends la voix de la directrice américaine de la Croix rouge à la radio. Sa voix, pleine de larmes et de colère contenue, sa voix qui dit le désespoir face à la noirceur des hommes, à leur cynisme et à leur cruauté. Sa voix qui se transforme en sanglots quand elle demande comment 18 camions ont pu être pilonnés le 20 septembre à Alep, des civils tués et des denrées de première nécessité perdues. Le chauffeur change de station, il met de la musique. «Ces informations ça me fout le bourdon» dit-il. La voiture a quitté le périphérique et s’est engagé Porte de la Chapelle. Sous le pont, une petite fille blonde est toujours assise, à côté de son frère. Elle joue dans la crasse et les vapeurs des embouteillages. Je sais qu’elle est là mais je l’avoue, parfois je ne regarde pas. Je baisse les yeux sur un journal, sur mon téléphone, plutôt que de soutenir le regard de cette enfant aux yeux bleus qui dort ici depuis des mois derrière une grande pancarte en carton. «Famille syrienne».

 


N’oublions pas non plus, car c’est une triste vérité, que les massacres comme ceux d’Alep sont pour les recruteurs de Daech du pain bénit. Laura Passoni, jeune femme belge de retour de l’enfer de Daech a publié un livre il y a quelques jours. Elle y raconte notamment que les recruteurs djihadistes utilisent avec un ignoble cynisme les images des massacres perpétrés par Bachar El Assad pour convaincre des jeunes de venir combattre sous le drapeau noir de l’Etat Islamique. A Alep, les enfants meurent. A Raqqa, les enfants du même âge décapitent des peluches au nom des enfants d’Alep.

 


Ainsi va le monde me direz-vous. Noir, triste, violent et cruel. Les guerres succèdent aux guerres, les famines aux génocides, et il ne suffit pas de faire preuve de compassion pour avoir bonne conscience. Demain, j’irai place de la République, à Paris, avec je l’espère des milliers d’autres anonymes aussi impuissants et aussi tristes que moi. Nous ne changerons pas la face du monde, nous ne ferons pas cesser le massacre qui a lieu sous nos yeux. Mais par notre présence nous tenterons humblement de répondre à ces voix qui loin, là bas, sous les bombes, nous supplient de ne pas oublier notre humanité. Nous leur devons au moins ça.