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Addio, Vittorio

Par Mouna Lahrech le 19/09/2019 à 13h00

«La vie, c’est un tango. Tu le danses, et tu t’en vas.» (Vittorio Orlando, 1924-2019.)

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«Victor! Victor!»

 

Un couple, un homme, grand, fort comme un fier-à-bras, et une petite bonne femme toute menue, sont au bas de la rue, une perpendiculaire à un boulevard casablancais qui s’appelle aujourd’hui Rahal El Meskini, mais à cette époque, celle des années cinquante, c’est un quartier «européen», il porte donc un autre nom, bien français, oublié aujourd’hui.

 

Ils lèvent tous deux la tête vers une fenêtre, au premier étage.

 

«Viiiiiiictooooooor!»

 

Une porte-fenêtre s’ouvre.

 

«Victor» apparaît au balcon. L’homme au bas de la rue, tête levée, apostrophe Victor et désigne la petite bonne femme à ses côtés, tête levée, elle aussi.

 

«Victor, je suis avec elle, là, et nous n’avons pas où aller…

 

Victor se gratte la tête, écarquille les yeux, éclate de rire:

 

-Montez, montez!»

 

Ce couple, dans ces années cinquante encore pudibondes, c’était Edith Piaf, venue voir son grand amour, ce boxeur très marié qu’était Marcel Cerdan.

 

S’ensuit, chez Victor, un apéro d’anthologie, et, je le crois, des câlins à n’en plus finir entre la Môme parisienne et le champion casablancais.

 

Mais vous êtes en train de vous demander, je suppose, qui peut donc bien être ce «Victor» dont je vous bassine du prénom depuis quelques lignes.

 

Moi-même, je ne le sais pas… Une vie de saltimbanque, c’est tout ce que j’en sais. J’en connais quelques bribes truculentes.

 

Quelques dîners y ont contribué, rien que tous les deux, dans des restaurants de Rabat.

 

Une foultitude d’anecdotes, dont celle-là. J’écarquillais les yeux, riais, m’émerveillais, me délectais de ces histoires d’autrefois.

 

Je lui tenais compagnie avec un immense plaisir, une grande joie.

 

Vittorio Orlando, ce satyre, ce sacré bonhomme toujours prompt à mettre la main aux fesses à ces dames, même du vivant de Maria, son épouse espagnole, née dans le préside de Melilla, ne m’a jamais rien témoigné d’autre qu’un immense respect.

 

Et m’a raconté de ces histoires…

 

Né en 1924 quelque part en Sicile, Vittorio Orlando a débarqué au Maroc durant la Seconde guerre, y a fait sa vie.

 

Je lui dois, entre autres et tout particulièrement, d’avoir ressenti, pour la première fois, ce que «liberté» peut vouloir dire.

 

Evidemment, je ne le connaissais pas à cette époque, je n’avais que 17-18 ans, par là. Vittorio Orlando avait conçu et dirigeait La Notte, cette discothèque à la mode, dans les années quatre-vingt-dix, sur la corniche casablancaise.

 

Premiers pas de danse sur un air des Ace of Base, ma liberté a aussi un goût de vodka-orange.

 

«La vie, c’est un tango, tu le danses, et puis tu t’en vas… »

 

C’était là une de ses phrases, qu’il m’avait répétée à plusieurs reprises.

 

Vittorio Orlando nous a quittés sur la pointe des pieds la semaine dernière.

 

Domenico, Piero, consolez-vous.
J’ai fait une promesse à votre papa.
Tant que je serai vivante, je m’y tiendrai.