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Mouna Lahrech
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Des clés pour les ados en colère

Par Mouna Lahrech le 15/11/2018 à 11h14 (mise à jour le 15/11/2018 à 11h16)

De génération en génération, les ados sont en colère, la révolte est identique, elle ne changera pas, c’est générationnel, c’est la fougue de la jeunesse qui le veut. Ce qui a changé, c’est que la peur n’est plus là.

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Cette semaine, alors que les lycéens du Maroc se sont mis en grève pour protester contre GMT+1, j’ai dialogué, sur Facebook, avec un adolescent qui comprenait le geste de ces jeunes qui ont foulé aux pieds, physiquement, le drapeau national devant le parlement, lundi dernier. Au milieu d’un fil de discussion où il n’y avait que des adultes, qui tous, sans exception, réclamaient punitions, sanctions, voire de la prison pour le geste de ces «fauteurs de troubles», ce jeune comprenait ses camarades, il ne les cautionnait pas, mais il les comprenait.

 

Piétiner notre drapeau? Mon premier réflexe a été de crier d’horreur devant mon écran. Et puis je suis tombée sur le commentaire de cet ado… Nous n’avons pas parlé français, mais darija. Avec force 7, 3, 9, voire 8, en faisant usage de ces chiffres dans une transcription hésitante, en caractères latins, de la langue la plus usitée, mais non encore formalisée, de ce Maroc qui se cherche encore.

 

Cet ado exprimait son désespoir, comme il le pouvait. Celui de se sentir, comme ceux de sa génération, abandonné par l’Etat.

 

Désemparée, ne sachant quoi faire,  je lui ai recommandé de s’entourer de livres. D’aller à la découverte de la bibliothèque Al-Saoud, à Casablanca, ou de se rendre à la bibliothèque nationale, s’il vivait à Rabat, où l’entrée, dans les deux cas, est libre.

 

Je lui ai dit qu’Internet était un océan, qu’il pouvait y apprendre une langue latine, je lui ai donné des liens de sites pour qu’il s’initie en ligne au français, à l’anglais… Ce n’était guère suffisant, et je me suis sentie impuissante.

 

Tout au long de cette semaine, les lycéens du Maroc ont crié leur colère. Samedi dernier, déjà, au matin, je les ai entendus hurler, des voix fortes et juvéniles, depuis chez moi. Ils battaient le pavé sur le boulevard d’Anfa voisin.

 

Je les comprends. Ils protestent contre ce changement d’horaire, pourtant nous resterons très vraisemblablement sur GMT+1… Ma fille, elle aussi, doit désormais sortir dans l’obscurité, le matin, pour se rendre à pied à son lycée. Je vois bien que ce n’est pas simple.

 

Ce n’est là qu’une mesure, difficile à avaler dans un premier temps, mais la pilule finira par passer. C’est toujours comme ça.

 

Arrêtons-nous un instant et mesurons le chemin parcouru.

 

Je me souviens des grèves de lycéens dans les années 90. De l’une d’entre elles, tout particulièrement, au lycée Chawki de Casablanca, vaste établissement uniquement fréquenté par des jeunes filles à cette époque. Je n’y étais pas scolarisée, mais ma mère y travaillait.

 

Ma mère parlait de ces flashes d’appareils photos qui apparaissaient, parfois, au milieu de l’attroupement des lycéennes en colère, dans la cour du lycée où elles manifestaient. Si jeunes, et déjà fichées, menacées par la police. Ces grèves éphémères étaient d’ailleurs vite dispersées.

 

En 2018, alors que d’autres lycéens, les enfants de ces grévistes des années 90, peut-être, manifestent depuis une semaine, une photo, prise par un photographe de l’AFP, Abdelhak Senna, a fait le tour de la toile. Une adolescente décoiffée, rouge de colère, crie de rage devant un membre des Compagnies Mobiles d’Intervention, ces cogneurs casqués, dotés d’un bouclier, qu’on appelle les Cimi… La colère de cette adolescente est décomplexée, sans frayeur, sans peur.

 

De génération en génération, les ados sont en colère, la révolte est identique, elle ne changera pas, c’est générationnel, c’est la fougue de la jeunesse qui le veut. Ce qui a changé, c’est que la peur n’est plus là.

 

En cette année 2018, les Cimi n’ont pas cogné. Heureusement, d’ailleurs.

 

Les ados n’ont donc plus peur, les temps ont bien changé, mais leur offre-t-on un horizon, des perspectives, et, surtout, une méthode de réflexion qui leur permettra de se prendre en charge, une fois devenus adultes? Que leur proposons-nous, à ces jeunes? Quelle culture leur offre-t-on? Quelles perspectives s’offrent à eux?

 

L’état de l’école publique, pédagogie et murs, est lamentable. Les activités parascolaires sont rares, voire inexistantes. Alors ad minima, que des clés leur soient données pour se prendre en main.

 

Puisqu’Internet peut aussi être un océan de savoirs, et non uniquement le lieu des réseaux sociaux et de la pornographie –à laquelle les adolescents ne devraient pas avoir droit, en théorie– voici, dans le world wide web, une sacrée clé d’apprentissage, à portée de clic.

 

Ces jeunes pourraient apprendre à y nager avec méthode, à y discerner le bon grain de l’ivraie, à s’y documenter, à y suivre les cours des meilleures universités occidentales, en ligne, gratuitement, pour devenir les citoyens de notre monde de demain.

 

Les jeunes du Maroc méritent bien cela… Notre pays aussi, d’ailleurs.

 

Nos jeunes peuvent être un formidable moteur du développement de ce pays, pour peu qu’on leur fasse confiance, qu’on leur donne des clés, les bonnes clés, pour se sortir de là, quand l’école a si piteusement déclaré faillite.

 

En étant accompagnés, il peuvent très bien, d’eux-mêmes, courageusement, vaillamment, s’ouvrir les portes du monde du savoir, virtuellement, dans un premier temps, en attendant la réforme, drastique, nécessaire, de ce système scolaire déficient.