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Mouna Lahrech
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Un gros chat, ce Chartreux

Par Mouna Lahrech le 01/11/2018 à 11h04

Nous nous sommes en effet rabiboché, mais rêvez pas trop, je ne vous raconterai certainement pas dans quelles circonstances. Nan mais vous planez à mille lieues.

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J’ai toujours eu trois passions: les bouquins, les garçons, les chats. Tous trois se confondent intimement pour moi, c’est un même délice, j’aime les bouquins, j’adore les garçons, j’idolâtre les chats. Je me sépare très facilement des bouquins comme des garçons, parce que ni les uns ni les autres ne m’appartiennent, et je m’emmêle souvent les pinceaux entre garçon et chat (évidemment le temps que l’aventure aura duré). 

 

Sachez donc j’ai reçu, samedi dernier, le coup de fil inattendu d’un ancien chat. Heu, non, pardon, d’un ancien garçon. Il y a des années, il m’avait envoyé ce photomontage: son visage, agrémenté de moustaches félines, d’oreilles pointues, de quelques poils tous fins  autour de ce qui se voulait être des babines. Il s’était ainsi transmué dans un photomaton, à l’aide de Photoshop, au cours d’un séjour dans je ne sais plus quelle grande ville occidentale.

 

«Salut Mouna, c’est Pussy (appelons-le comme ça), tu vas bien?

 

-Oui, je vais bien, mais que me vaut ton appel?, ai-je fait, étonnée.

 

-Ben, je voulais te dire que j’aime bien tes chroniques. (Et là, il s’est fait ironique). Surtout celle sur le pouce bleu levé, tu sais… Ouh là là, je n’aimerais pas être à sa place…»

 

Le pauvre Pussy s’est alors reçu une tannée verbale. J’ai évidemment vite fait de l’arrêter dans son persiflage, ce n’était certainement pas avec lui que j’allais parler de cet autre chat, avec lequel je me suis méchamment disputée voici quelques semaines, et j’ai profité de la suite de notre discussion téléphonique pour faire ma Castafiore, à coups de reproches hurleurs sur ses manquements avérés, depuis notre relation passée.

 

Et puis, ma diatribe terminée, j’ai raccroché au nez de Pussy.

 

Vous le savez bien déjà, je sais être très vilaine quand je le veux.

 

J’ai ensuite, après un court instant de réflexion, décidé d’envoyer un message à cet autre chat, que je décrète comme étant issu de la grande lignée des Chartreux, car tant qu’à faire, et puisque les chats n’ont pas de pouce bleuâtre à lever, autant que tu sois ce magnifique chat gris-bleu.

 

Le plus beau des chats à mes yeux. 

 

Nous nous sommes en effet rabiboché, mais rêvez pas trop, je ne vous raconterai certainement pas dans quelles circonstances. Nan mais vous planez à mille lieues.

 

Me permets-tu d’écrire à nouveau sur toi?

 

(A présent en bien meilleurs termes avec le Chartreux, il est bien normal que je lui demande, comme la politesse le veut, la permission de l’évoquer).

 

Ok, chut, me répond-il.

 

Ok, oui, chut.

 

Chut sur l’identité de ce Raminagrobis mystère.

 

«Raminagros’bit’.

 

Ramina… Quoi? Qu’est-ce que vous dit’?

 

J’ai dit bas les pattes, phallocat’…»

 

Tu viens de froncer les sourcils, là, je le sens, je le sais, cher Chartreux.

 

Mais laisse-moi chantonner, jouer, laisse-moi rester légère, futile, primesautière, alors que l’existence n’est pas facile, que le coût de la vie augmente, le prix à la pompe aussi, que nous sommes tous confrontés, chaque jour, à des informations plus cruelles, plus dures les unes que les autres.

 

A Istanbul, un Jamal Khashoggi démantibulé à l’intérieur même du consulat d’Arabie Saoudite, dans le scénario le plus gore qui soit? Je préfère quant à moi me souvenir de Nabila Khashoggi, sa cousine, fille du multimilliardaire Adnan Khashoggi, décédé l’an dernier. Nabila, Saoudienne sculpturale, allongée sur le capot d’une Mercedes écarlate, tous talons aiguille exposés et bien évidemment sans voile aucun… Début des années 90, en double-page de Paris-Match, «le poids des mots, le choc des photos»…

 

A Rabat, «on» décide soudainement de conserver pour l’éternité, un vendredi à deux heures du matin, l’heure ajoutée à Greenwich Meridian Time? J’ai tout de suite cette vision: celle de nos responsables gouvernementaux qui se réveillent en sursaut, en même temps, chacun dans son lit, au beau milieu de la nuit. Les ministres et secrétaires d’Etat, dans un bel ensemble, tâtonnent dans le noir et cherchent leur smartphone qui vient de hululer.

 

Ils allument une chandelle, réajustent leur bonnet de nuit qu’était de travers, redescendent leur chemise (ou leur liquette, pour ces quelques dames) qui était malencontreusement remontée jusqu’à leur taille au cours de leurs gesticulations nocturnes.

 

Ils apprennent alors qu’ils sont convoqués pour un autre conseil gouvernemental ce vendredi-là, puis, le péremptoire ordre lu, soufflent sur cette chandelle qu’ils avaient précipitamment allumée (pour consulter leur smartphone, si, si). Leur tête fatiguée retombe alors sur leur oreiller en plume, de concert, ils se trémoussent d’aise sous leur édredon, et rempilent, dans un bel ensemble, pour une nouvelle session de ronflements…

 

Oui. Un tout petit rire prolongé, doux et tendre. Celui des temps anciens où l’information ne circulait pas aussi vite, où la dureté du pouvoir, qui existait certes déjà, était encore dissimulée à nos yeux alors bien naïfs…

 

Nul besoin, d’ailleurs, de m’envoler vers d’aussi hautes sphères, ou d’aller aussi loin qu’en Turquie et en Arabie Saoudite pour que me sautent aux yeux des dizaines de manquements à cette si vitale empathie.

 

Il me suffit juste de sortir de chez moi… 

 

A Casablanca, sur le trottoir d’un boulevard adjacent à ma rue, un chat, un vrai, à quatre pattes, rode souvent près d’un restaurant à sushis. Il attend quelques rares restes de poisson cru qu’un cuistot voudra bien lui apporter.

 

Il a la queue coupée.

 

A chaque fois que je le vois, je frémis.

 

Couper la queue d’un chat. Oser faire ça.

 

Mais quel désespoir, quels abîmes d’ignorance peuvent mener à cette extrémité?

 

Cher Chartreux, jouons, puisque devant la cruauté humaine, les duretés de la vie, il faut tout de même jouer, c’est crucial.

 

Il n’y a d’ailleurs rien à y faire, t’es bel et bien un chat. Un gros chat, tu me l’as toi-même dit un jour, et tu t’es esclaffé.

 

Je t’appelle? Tu m’écoutes babiller, tu bâilles placidement, et tu ne viens pas.

 

Ou alors si, tu viens. Mais juste deux-trois minutes. Tu fais un petit tour dans mon salon, tu miaules deux spirituels miaous, tu fais patte de velours trois secondes, et tu t’en vas prestement, vite fait, bien fait pour toi, la fille à chats.

 

Tu débarques comme une bourrasque, en revanche, tel un chat entré dans son quart d’heure de folie, quand je m’y attends le moins, que je n’y suis pas préparée, que je ne suis pas apprêtée, que la vaisselle n’a pas été faite, les toilettes, pas récurées, qu’une lime à ongles vert fluo traîne bizarrement sur le canapé, qu’il y a bien d’autres petites zones d’un inavouable bordel, et, pire encore, alors que je suis pompette, bien peu maîtresse de moi-même…

 

Mon cher Chartreux, tu as raison de rire de mes insanités.

 

Ris, aussi, de tous les surnoms secrets dont je t’ai affublé, que je ne dévoilerai jamais ici – car il y en a d’autres, et ma foi, je ne suis pas peu fière de moi, ils sont pas mal trouvés.

 

Trace, même si la vie est dure. En souplesse. Et en solitaire, puisque tu es un gros Chartreux.

 

Reste indifférent aux autres, ces si peu félins, qui se traînent, empêtrés dans leurs laides cruautés et leurs petites médiocrités… Tu le fais d’ailleurs très bien, déjà.