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Mouna Lahrech
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Un train de retard

Par Mouna Lahrech le 22/11/2018 à 10h58

Non, je ne crois pas à l’existence des djinns, pas plus qu’à celle des lutins, des elfes, des fantômes des châteaux hantés d’Ecosse, des vampires de Transylvanie, des trolls des pays nordiques ou des géants des Carpates.

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Voici deux ans, j’ai vécu, un soir, une expérience étrange à l’intérieur d’une maison située dans un quartier chic et excentré de Rabat.

 

J’avais été invitée par une jeune femme qui vivait là, dont je venais de faire la connaissance.

 

Ce soir-là, l’assemblée a été nombreuse, et la discussion, animée. A la fin de cette très agréable soirée, tout ce beau monde s’est levé pour partir dans un joyeux brouhaha. Sauf moi.

 

La maîtresse de maison m’a retenue sur le pas de la porte, et la nuit, déjà bien avancée, s’est prolongée autour d’un dernier verre avec elle et celui qui partage sa vie.

 

L’heure se faisant décidément très tardive, mon hôtesse m’a tout d’un coup proposé de rester dormir dans la chambre d’amis, plutôt que de rentrer en voiture. J’ai accepté.

 

Notre conversation a alors repris de plus belle, et elle m’a appris qu’il y avait, dans cette grande maison où nous nous trouvions, une pièce «hantée», «bizarre». Nullement apeurée (il m’en faudrait bien plus), j’ai demandé à la visiter. Oui, juste avant d’aller me mettre au lit…

 

Après avoir tranquillement terminé nos verres, nous sommes montés à l’étage. Quelques pas plus loin, elle a poussé une porte, allumé une lumière faiblarde, et nous sommes entrés.

 

Comment vous décrire cela? Une énergie étrange, palpable, se dégageait de ce lugubre salon et un sentiment d’angoisse m’a progressivement gagnée. Je n’ai pas eu peur, mais j’ai immédiatement été mal à l’aise, incapable d’avancer dans la pièce… Je suis restée pétrifiée aux côtés de ce couple, près de la porte, comme bloquée par l’énergie bizarre, foncièrement négative, qui se dégageait de cet endroit. 

 

Je me suis sentie peu à peu envahie par un désespoir sans nom, tout en étant incapable de m’expliquer la cause de cette sensation étrange qui m’a prise à la gorge, m’a serré le cœur et m’a tordu les entrailles. J’ai senti la chair de poule se former sur ma peau, et je n’avais qu’une hâte: sortir le plus rapidement possible de là.

 

Ce couple m’a alors expliqué que tous les encens possibles et imaginables y avaient été brûlés, que tous les rituels qu’il fallait y avaient été accomplis, mais qu’il n’y avait rien à faire, cette pièce était décidément «hantée».

 

La maîtresse de maison a hoché la tête quand je lui ai signifié mon désir de quitter cet endroit, et nous avons vite tourné les talons. Elle a refermé la porte sur cet étrange salon, et m’a menée vers une chambre, pour ce qui restait de la nuit.

 

Je me suis mise au lit quelques instants plus tard, après avoir chassé ce moment de malaise de mon esprit. J’ai dormi comme un loir.

 

Le lendemain matin, après un café avec cette jeune femme, que je n’ai par la suite plus revue, je suis rentrée à bon port, ma mémoire riche d’un nouveau mystère, un de plus, à élucider un jour, sait-on jamais.

 

Vous en conviendrez avec moi, nous vivons sur une drôle de planète, où se produisent parfois des phénomènes inexpliqués, dépassant notre actuel entendement. Dans notre aire géographique, où l’islam est la foi majoritaire, les djinns sont cités dans le Coran, vous le savez sans doute déjà.

 

Je vais peut-être là en faire bondir beaucoup, mais la musulmane que je suis ne croit pas une seule seconde à l’existence, physique ou éthérée, de ces créatures surnaturelles, bienfaisantes ou malfaisantes, selon le mythe et les intentions qu’on leur prête.

 

Allons. Il est temps de grandir (un peu).

 

Réveillons-nous de ce cauchemar, de nos terrifiants contes pour enfants.

 

Vous le soupçonniez? Vous le subodoriez?

 

Admettez-le franchement: les mots du Coran ont une portée bien plus profonde, bien plus complexe, bien plus intelligente que de simples termes que vous prendriez, de façon très primaire, au pied de la lettre...

 

Mais je m’arrête là. Je n’entends pas du tout vous délivrer un discours prosélyte. Je n’en ai aucune envie, et je ne me suis pas dotée, par ailleurs, de cette capacité savante à me plonger dans l’exégèse du Coran, encore moins dans son herméneutique –et d’abord, c’est quoi, ça?

 

Il ne me viendrait toutefois pas à l’esprit de me moquer du contenu de mes petites, et néanmoins efficaces, connexions neuronales en me contentant du sens littéral des versets évoquant les jnouns dans notre livre sacré.

 

Non, je ne crois pas à l’existence des djinns, pas plus qu’à celle des lutins, des elfes, des fantômes des châteaux hantés d’Ecosse, des vampires de Transylvanie, des trolls des pays nordiques ou des géants des Carpates. 

 

Mais que tout cela est mignon.

 

Selon une croyance du folklore de notre pays, les djinns «marocains» vivraient dans les tuyauteries des maisons. Ce seraient donc de grands spécialistes de la plomberie. D’ailleurs, on nous a tous appris, dès l’enfance, qu’il ne faut surtout pas, la nuit, verser de l’eau bouillante dans l’évier ou le lavabo, car nous risquerions de subir leurs foudres après les avoir malencontreusement ébouillantés.

 

Le fait est malheureusement avéré: des millions de mes compatriotes sont fermement persuadés de la véracité de ces superstitions et autres croyances de notre culture millénaire. Ils ne croient pas à l’existence des elfes, ni à celle des lutins, non, tout ça, pour eux, c’est tkharbik, un grand n’importe quoi, mais sont persuadés que des djinns, dotés d’une étrange magie, vivent parmi nous, dans un monde parallèle.

 

Aujourd’hui encore, des millions d’entre nous se cramponnent corps et âme à leur croyance préférée: le pouvoir des jnouns. Un fric fou est dépensé en encens divers et variés, qui partent en fumées répandues dans force encensoirs, en étranges rituels qui se transmettent dans des grimoires ou par les traditions orales des siècles passés, en amulettes, en talismans, voire en grandes quantités de plomb à faire fondre, puis à faire exploser dans de l’eau.

 

Parfois, ces mêmes Marocains, leurs rituels accomplis, se connectent ensuite sur Internet depuis leur smartphone, et font défiler leur fil d’actualités sur Facebook, conduisent leur voiture en s’orientant grâce au GPS, ou encore planifient un périple vers un pays lointain… Le tout, sans y voir la moindre contradiction.

 

Avouons-le, soyons clairs avec nous-mêmes: nous agripper à ces balivernes d’un autre âge fait de nous de grands enfants, d’une confondante naïveté.

 

Pendant ce temps, la France, septième puissance du monde, vient de nous livrer un train à grande vitesse, que nous avons baptisé très à-propos -jolie coïncidence!- du nom d’une créature de légende, Al Boraq étant le Pégase de l’islam. 

 

Légendes, mythes et croyances… En connaître plusieurs, de différentes cultures, pouvoir les comparer, trouver leurs troublantes ressemblances, et ainsi effleurer ce qui fonde notre universalité, c’est faire preuve d’une saine curiosité, d’une salutaire soif de savoir.

 

Y croire bêtement, c’est se complaire dans la naïveté la plus idiote, rester confiné dans l’ignorance la plus crasse, quand d’autres ont su, il y a bien longtemps déjà, dépasser leur fatras de croyances.

 

Ce courage leur a permis d’inventer, puis de vendre, un TGV, eux.

 

PS. Petits conseils bibliographiques. A mettre entre les mains de vos enfants: Le Fantôme de Canterville, de l’excellent et so british Oscar Wilde. Quant à vous, je recommande Les Thanatonautes, de Bernard Werber, un roman «ésotérique», l’auteur est à mon sens celui qui a le mieux su expliquer la possibilité d’un au-delà, selon les modestes savoirs actuels de notre humanité.