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Zineb Ibnouzahir

Zineb Ibnouzahir

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De qui se moque-t-on?

Par Zineb Ibnouzahir (@ZinebIbnouzahir) le 11/08/2019 à 11h53

Ceux qui se lamentent, ce sont ceux qui n’ont pas voté pour eux et ce sont aussi, en grand nombre, ceux qui n’ont pas voté tout court et qui pensent encore que Facebook est le nouveau terrain de jeu du militantisme: «une photo de moi en short postée sur ma page et le tour est joué».

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Voilà, c’est fini. Les jeunes bénévoles belges ont remballé leurs shorts, leurs jolies gambettes et toute leur bonne volonté pour rentrer en Belgique après les menaces et les critiques dont elles ont été victimes.

 

Malgré les remords de Ali El Asri, qui se confond en excuses bancales sur son compte Facebook, car pour ceux qui s’imaginaient qu’il déposerait sa démission pour essayer de se faire oublier, il faudra repasser. Pour tenter de rattraper sa bourde, le député pjdiste a rétropédalé dans la semoule en déclarant:

 

«Je réfute toute déformation de mes propos, et notamment toute insinuation à une quelconque incitation à la haine ou la violence, qui sont étrangères à mes convictions personnelles et aux principes auxquels j'adhère.»

 

Dénoncer la tenue «légère» de ces bénévoles quelques heures seulement après qu’un enseignant ait appelé à leur décapitation, il nous semble pourtant qu’on appelle ça du «jetage d’huile sur le feu» et donc de l’incitation à la haine.

 

«Je rejette toute mauvaise interprétation de mes propos, et regrette sincèrement tout tort ou désagrément que ces interprétations auraient causés.»

 

C’est donc la faute à tous ceux qui n’ont pas compris. Un secteur du tourisme qui va morfler, des villageois qui vont continuer à vivre bon an mal an, l’image d’un pays sérieusement écornée à l’international, toute une polémique entre deux pays à cause de mauvaises interprétations…

 

C’est tellement marocain à vrai dire de se déresponsabiliser et de rejeter la faute sur l’autre, pour preuves nos expressions familières: «Mcha 3lia Tran» («le train est parti sans moi»), «Drabni el bard» («le froid m’a frappé»), «drabni l7hit» («le mur m’a frappé»)… Jamais de notre faute!

 


«Je salue toutes les initiatives humanitaires et de solidarité, dont celle entreprise par les jeunes femmes belges. Ces initiatives, qui favorisent notamment une meilleure connaissance mutuelle, devraient être encouragées et entourées des conditions de réussite.»

 

En fait, en tant que membre du groupe d'amitié Maroc-Belgique (quelle ironie), on se serait attendu à ce que monsieur le député daigne au moins partir à la rencontre de ces demoiselles pour faire valoir cette amitié.

 

Qu’il revête son plus joli short, qu’il retrousse ses petites manches pour aller la construire, ensemble, cette route.

 

On aurait aussi espéré que suite à ses propos mal compris par nous autres, le commun des mortels, celui-ci aille à leur rencontre pour s’excuser, ou du moins partager ensemble ce couscous de l’amitié si gentiment organisé par de jeunes Marrakchis affreusement gênés par les propos de ce député. Si ça ce n’est pas de la diplomatie! Prenez-en de la graine cher monsieur.

 

«Je réitère mes excuses auprès de quiconque qui se serait senti blessé ou offensé suite à mes propos, en particulier, nos hôtes, jeunes femmes belges, ainsi que l’organisme auquel elles appartiennent.»
 

 

Outre les excuses dues à ces jeunes demoiselles, des excuses sont elles prévues pour la population du village d’Ada, laquelle, grâce à cette prise de position, ne bénéficiera plus de l’aide de cette association belge?

 

Monsieur le député compensera-t-il cette perte en dédiant de son temps à ces gens? En appuyant, organisant, votant pour des projets ou des lois qui sortiront ces gens de la misère et du désenclavement?

 

Des excuses sont-elles prévues pour cette région, pour ce pays, qui peine encore à se relever des actes abominables commis à Chamharouch et à qui l’on inflige aujourd’hui une nouvelle cicatrice indélébile?

 

Mais au fait, que pense le PJD de tout cela? «Au sein du parti, nous avons opté pour un choix, celui de la liberté d’opinion. Monsieur El Asri a une page Facebook où il exprime librement son opinion et personne ne peut limiter ou censurer sa parole», a décrété, dans un communiqué, Slimane El Amrani, secrétaire général adjoint du PJD.

 

Monsieur le député a donc usé de son droit constitutionnel à la liberté d’expression. Ben voyons!

 

De la même manière que la députée pjdiste voilée Amina Maelainine, bien connue pour ses positions ô combien moralisatrices et sa haine des tenues olé olé portées sur la scène de Mawazine, usait de son droit à s’habiller comme elle veut, dixit Abdelilah Benkirane, lorsqu’elle posait cheveux au vent devant le Moulin Rouge, à Pigalle.

 

De la même manière que Mohamed Yatim, ministre de l’emploi Pjdiste, usait de son droit à convoler avec la nouvelle élue de son cœur à Paris, ville des amoureux, alors même qu’il était encore marié au Maroc.

 

Et enfin, de la même manière que Fatima Nejjar et Moulay Omar Benhammad, vice-présidents du Mouvement unicité et réforme (MUR) auraient pu aussi user de l’argument des libertés individuelles après avoir été pris en flagrant délit de «zoom zoom zen, dans une benz benz benz». Dommage pour eux, pour la liberté de jouir de son corps, il faudra repasser.

 

Ce qu’il ressort de tout cela? C’est que le PJD et ses adeptes s’octroient décidemment bien des libertés au nom de la constitution, quitte à faire du tort au pays, tout en se montrant intraitables quand il s’agit de nous autres, les Marocains, et de nos comportements jugés déviants par ces gardiens d’une morale à double face.

 

Et nous dans tout ça? Nous les Marocains? Comment réagit-on face à cela?

 

Voilà, «ils ont gagné», décrètent déjà tristement certains. «Ils» ce sont les porteurs d’une idéologie qui prône la fermeture des esprits, le repli sur nous-même, le rejet de l’autre, l’occidental, le moderne, le «terroriste laïc».

 

Ceux qui se lamentent, ce sont ceux qui n’ont pas voté pour eux et ce sont aussi, en grand nombre, ceux qui n’ont pas voté tout court et qui pensent encore que Facebook est le nouveau terrain de jeu du militantisme. «Une photo de moi en short postée sur ma page et le tour est joué, me voici militante». «Aller voter, moi? Vous n’y pensez pas! Voter pour qui d’abord? Aucun parti n’en vaut la peine!».

 

De facto, «nous avons perdu». «Nous», c’est le Maroc dans sa globalité, qu’on ait voté pour la lampe, le tracteur ou l’oiseau. Car malheureusement, dans cette affaire, nous sommes tous perdants. Et nous ne risquons pas de nous en sortir indemnes tant qu’une prise de conscience générale n’aura pas eu lieu. Tant que les Marocains n’auront pas décidé d’user de leurs droits de citoyens. Tant qu’ils considèreront que la politique, c’est l’affaire des autres. Tant qu’ils n’auront pas compris que le Maroc est notre pays et que comme toute chose qui nous appartient et qu’on aime, il faut en prendre soin et le protéger.