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Zineb Ibnouzahir

Zineb Ibnouzahir

© Copyright : Achraf Akkar

De Washington à Casablanca, l’avortement: notre corps, leur bataille

Par Zineb Ibnouzahir (@ZinebIbnouzahir) le 02/06/2019 à 12h31

Chez nous, quand on parle avortement, ça se passe presque à huit clos. Juste quelques militants qui essaient tant bien que mal de déchirer le voile qui cache la réalité, pour ouvrir les yeux à tous sur l’odieuse vérité qui est celle des femmes à qui on refuse le droit de disposer de leur corps.

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Il y a quelques jours, à Mohammedia, on sortait de l’eau vaseuse d’un oued, dans la discrétion et la consternation générale, le corps d’un nouveau-né enfermé dans un sac plastique. Un fait divers glauque comme tant d’autres, au point que l’on n’en a pas parlé dans la presse.

 

Un acte abominable bien connu de nous autres Marocains, tant les histoires de la sorte sont légion. Dans les cimetières, les ordures, abandonnés aux chiens et aux rats, ils sont nombreux les nourrissons que l’on retrouve, livrés à eux-mêmes, entre la vie et la mort.

 

Un acte abominable qui résulte dans la majeure partie des cas de l’impossibilité de la mère à mettre un terme à une grossesse non désirée… A moins qu’il en aille de sa santé et de sa vie. Chose qui reste à prouver par la concernée à la justice...

 

Mettre un terme à ces horreurs serait pourtant si simple… D’autant plus qu’en 2015, Sa Majesté le Roi Mohammed VI intervenait dans ce débat sociétal pour autoriser l’avortement dans «quelques cas de force majeure» notamment lors de «grossesses (qui) résultent d'un viol ou de l'inceste», ou encore de «graves malformations et maladies incurables que le fœtus pourrait contracter». Et depuis? Le texte a été adopté en Conseil du gouvernement en janvier 2016, avant, théoriquement, d’être présenté au Parlement. Et depuis? Depuis, on attend toujours ce texte… Perdu dans les arcanes du système législatif.

 

Aux Etats-Unis comme au Maroc, c’est le même combat qui se mène d’une rive à l’autre de l’Atlantique, à la différence près que dans la patrie de l’Oncle Donald, l’affaire prend une ampleur phénoménale au point de dépasser les frontières et de déclencher une guerre économique. 

 

Pour contrer la décision des 16 Etats américains qui ont réformé, depuis le début de l’année, la législation sur l’avortement, interdisant cette pratique dès les 6 à 8 premières semaines de grossesse, chacun se bat avec ses armes… La maison Gucci a intégré à son dernier défilé croisière des utérus brodés de fleurs et des tenues estampillées du slogan «my body, my choice».

 

Les studios Disney, Netflix, Universal, Sony et Warner ont décrété que plus jamais ils ne tourneront de films dans les Etats américains s’opposant au droit à l’avortement, mettant ainsi en péril des milliers d’emplois…

 

Retour au Maroc. A contrario, chez nous, quand on parle avortement, ça se passe presque à huit clos. Pas de manifestations d’ampleur, pas de débat public ou si peu, pas de vagues. Juste quelques militants éclairés, passionnés qui portent l’étendard de leurs convictions et qui essaient tant bien que mal de se faire entendre de tous. Pour déchirer le voile qui cache la réalité, pour ouvrir les yeux à tous sur l’odieuse vérité qui est celle des femmes à qui on refuse le droit de disposer de leur corps. 

 

On leur répond à ces illuminés que c’est loin d’être une priorité et qu’on ferait mieux de s’attaquer à d’autres causes qui en valent la peine. Le chômage, la misère, la décrépitude du système éducatif, la pauvreté des infrastructures médicales, la corruption… Alors l’avortement, c’est un peu le cadet de nos soucis.

 

D’autant plus que cet acte abominable pour certains sous-entend sous nos cieux que la femme qui souhaite y avoir recours a forcément péché. Qu’elle a écarté les cuisses quand il ne fallait pas. Qu’elle est de mœurs légères. Et que ce qui lui arrive in fine, c’est la résultante de son comportement dépravé. Alors après tout, elle n’a qu’à assumer, porter sa croix en silence, dans la douleur, comme il se doit en priant pour qu’on lui pardonne ses erreurs.

 

Et pourtant, ils sont nombreux les couples mariés à ne pas vouloir poursuivre cette grossesse non désirée qu’ils ne peuvent assumer financièrement. Elles sont nombreuses, les femmes, jeunes ou moins jeunes, victimes de viol, à vouloir effacer de la mémoire de leur corps cette preuve vivante de leur calvaire. Elles sont nombreuses les victimes d’inceste à considérer comme une abomination cette chose en train de grandir dans leurs entrailles. Et oui, elles sont nombreuses aussi celles qui entendent jouir de leur corps en dehors des liens du mariage sans pour autant faire du sexe un commerce.

 

Et pourtant, à toutes ces femmes, sans exception, on répond que non, non et non, une grossesse est une bénédiction de Dieu et que s’en débarrasser reviendrait à tuer la vie. Leur vie à elle, ou ce qu’il en adviendra, n’importe pas.

 

Alors que faire? Comment faire au Maroc pour mettre un terme à une grossesse dans la discrétion, dans l’illégalité, dans le silence? On appelle sa copine qui nous branche avec son autre copine qui elle l’a déjà fait, dans le cabinet d’un médecin, moyennent 3000 dirhams, et une signature apposée au bas d’un papier.

 

On prend ce médicament dont une autre copine nous a parlé. Il paraît que ça risque de nous tuer, mais qu’est-ce qui peut être pire que ce qui nous attend?

 

On va chez cette vieille dame qui nous promet de nous débarrasser du fœtus en introduisant dans notre corps un mélange d’herbes qui peut causer une septicémie.

 

On va chez cette autre femme qui nous introduit des aiguilles à tricoter dans le corps pour percer le sac amniotique.

 

Ou de désespoir, on se suicide.

 

Des cas comme ceux-là, il y en aurait 600 à 800 par jour au Maroc, selon les associations. Les autres, celles qui ne trouvent pas le moyen d’avorter, mènent leur grossesse à terme, pour ensuite se débarrasser de l’enfant au plus vite dans la rue, l’abandonner à la maternité ou encore, le déposer devant les grilles d’un orphelinat où il ira grossir les rangs de ceux qu’on appelle communément les «ouled lhram».