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Mohamed Laroussi
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Tel maire tel fils, telle démocratie tel édifice

Par Mohamed Laroussi le 10/05/2016 à 12h00

Rassurez-vous, je ne vais pas moi aussi crier ma joie qui est ma foi, très mesurée suite à l’élection d’un musulman à la tête de la mairie de Londres, l’une des plus grandes et des belles villes d’Europe. Pourtant, j’ai bien des raisons d’être content, mais pas pour les mêmes raisons que bon nombre.

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Je ne suis pas ici pour vous raconter ma vie, mais l’occasion est trop belle pour moi de vous avouer que durant toute la période où j’étais étudiant en France, et même plusieurs années après, j’allais régulièrement à Londres que j’adorais. Je passais des moments inoubliables que je ne pourrais pas vous décrire parce que, justement, ils étaient loin des préceptes de l’Islam, du moins tels que certains nous les rabâchent ces derniers temps. Donc, si M. Sadiq Khan a été élu maire de Londres, c’est bien pour lui et c’est bien pour sa famille qui doit être très fière de lui. Quant à moi, ça me fait plaisir car c’est un travailliste et, je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours pensé qu’un travailliste, ça bosse plus qu’un conservateur, lequel pour moi tient plus à conserver ses nombreux privilèges qu’à travailler pour que les autres en obtiennent quelques uns à leur tour.

 

 

Revenons à notre ami et coreligionnaire Sadiq. Depuis que j’ai appris qu’il avait de fortes chances d’être élu maire de Londres, je me suis dit, ça y est, on va bientôt assister à un cocorico communautaire planétaire. Et ça n’a pas raté. De Casa à Gaza, d’Alger à Djakarta, de Amman à Manama, de Kaboul à Khartoum, de Riad à Islamabad, de Niamey à Kuala Lumpur, de Tunis à Bamako, de Mogadiscio à Sarajevo, et j’en oublie forcément, bref, partout dans le monde dit musulman, on a chanté les louanges de cet homme qui se dit, lui-même, je le cite, «londonien, européen, britannique, anglais, de religion musulmane, d’origine asiatique…».

 

 

Comme vous l’avez remarqué, sa foi, il la cite, comme ça, en passant, car il n’est pas que ça. Pourtant, aussi bien chez nous que partout ailleurs dans les pays comme nous, on n’a retenu qu’une seule chose: c’est un musulman. D’ailleurs, je trouve que le fait de ramener ce bonhomme à sa seule religion le réduit considérablement. De plus, on présente l’événement comme une performance. Comme si les gens «d’origine musulmane», quand ils se mesurent aux autres qui ne le sont pas, ne peuvent être premiers qu’à titre exceptionnel.

 

 

A mon avis, il faudrait avoir de cette élection une lecture un peu plus profonde, et, disons-le, un peu plus subversive: si ce type a été élu, au-delà de son identité, au-delà de son pays d’origine, au-delà de sa religion, sur les seules bases de ses valeurs humaines, de ses compétences et de son intelligence, c’est parce qu’il vit dans une démocratie. Et j’ajouterai même, au risque de choquer tous les bien pensants et tous les politiquement corrects d’ici et d’ailleurs, c’est parce qu’il vit dans un État laïc. Voilà, je l’ai dit. Et je vais même le dire autrement : peut-on imaginer un jour une ville marocaine, ou algérienne, ou jordanienne, ou égyptienne ou autre similaire, avec à sa tête un maire d’origine, par exemple, espagnole, autrichienne, finlandaise ou juste camerounaise ou ougandaise et qui soit aussi, tiens, chrétien? Alors? Qu’est ce que vous en dites? Eh bien oui: c’est ça la réciprocité et c’est ça, aussi, la laïcité. Vous savez la démocratie, elle est une et indivisible. On ne prend pas ce qui nous plaît et on jette ce qui ne nous arrange pas, qui est «contraire à notre spécificité».

 

 

Pour finir sur une note sympathique tout en restant dans l’ethnique, je vais vous raconter un moment unique que j’ai vécu récemment. J’ai participé la semaine dernière au Festival International du Cinéma et de la Mémoire commune de Nador qui en était à sa 5ème édition. Et en marge de ce festival, on a rendu un hommage magnifique à un homme qui l’est également, en l’occurrence Ahmed Aboutaleb. Il est, certes, Marocain, d’origine rifaine et musulman, tout cela est vrai, mais il est, surtout, le maire de Rotterdam, qui est, entre autres, le premier port d’Europe. Et bien il fallait voir cet homme parti à 15 ans en Hollande pour rejoindre son père travailleur émigré là-bas, vanter les mérites de la démocratie sans laquelle il ne serait jamais là où il est aujourd’hui. Mais il a tenu en plus à rappeler, ému aux larmes, que sa consécration, il la doit également à son instituteur, présent dans la salle, car c’est lui qui avait réussi à convaincre son grand-père récalcitrant de l’inscrire à l’école. Et c’est ce même Ahmed Aboutaleb qui, au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, avait lancé en direct à la télé un cri assourdissant de vérité et de courage à l’encontre de tous les apprentis terroristes qui vivent en Europe: «Si vous n'aimez pas la liberté, pour l'amour de Dieu, faites vos valises et dégagez».

 

 

Voilà. Je n’ai plus rien à ajouter sinon qu’il est temps d’arrêter de faire le culte du musulman absolu, et de vous dire vivement plus d’ouverture d’esprit et vivement mardi prochain.