Ep3. Une étincelle de bonheur sur leur front, ou quand Kebir Ammi évoque l'apport de Khatibi 

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Kebir Mustapha Ammi, écrivain. 

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Ep3. Une étincelle de bonheur sur leur front, ou quand Kebir Ammi évoque l'apport de Khatibi 



Par Kebir Mustapha Ammi le 17/05/2020 à 11h04

«Beaucoup de gens qui se promènent en chair et en os dans le monde réel ne lui appartiennent pas». (Kierkegaard). Né en 1952 à Taza, Mustapha Kebir Ammi vit à Paris et livre, dans ce texte que Le360 publie en six épisodes, les enseignements de sa rencontre avec l'écrivain Abdekébir Khatibi. 

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11-Khatibi

En juin  1976, je ne connais pas encore l’œuvre de Foujita, je suis à l’angle de la rue du Four, avec la rue des Ciseaux derrière moi, et je m’apprête à remonter la rue des Canettes, quand j’aperçois Khatibi. Je l’ai vu la veille, ou l’avant-veille, à la télé, je le reconnais sur le champ. C’est un écrivain de renom. Je le salue, en m’excusant de l’importuner. L’homme est humble. Loin d’éconduire le jeune admirateur qui l’aborde, il propose que nous allions au Café de la Mairie, à quelque dix ou vingt mètres de là, pour échanger dans le calme.

 

12-Le Café de la Mairie

Khatibi portait une veste grise, une chemise à petits carreaux verts, ainsi que des chaussures noires et ses éternelles lunettes, cerclées de métal. Il avait quatre grands livres sous le bras. J’ai reconnu un livre sur Chagall et un autre, sur Klee, auquel l’avait initié quelqu’un, l’adorateur du mauve, l’immense Cherkaoui, qui sut expliquer la couleur en un tumulte de coloris et de paraboles. Il venait tout juste de les acheter à la librairie Polska, à deux pas de là, et il était heureux d’avoir fait cette acquisition. Il avait une voix plus douce qu’à la télé, où je lui avais trouvé un ton hésitant, mais vindicatif, qui pouvait sembler parfois cassant. Il était surpris par ma connaissance de son œuvre. Je n’avais aucun mérite. Je passais le plus clair de mon temps à lire. Il a deviné que je voulais écrire, je ne pouvais pas le nier, c’est à cela que j’employais mon temps. Du matin au soir, quand je ne lisais pas, je remplissais des carnets entiers de phrases, qui n’avaient parfois aucun lien entre elles. Je ne sais plus à quel moment je lui ai dit que j’étais d’une ville, Taza, qui comptait alors moins de vingt mille âmes, et que notre libraire, le regretté Abderrahmane, avait mis les cinq ou six exemplaires de La mémoire tatouée en vitrine.

 

13-L’inversion des rôles

Par un habile, et généreux, tour de passe-passe, il a voulu en savoir plus sur ce que je faisais, ce que j’avais envie de faire, sur  les longs après-midi que je passais dans les musées, les jardins… à lire ou noter des phrases sur mon carnet. J’ai botté en touche, pour éviter de m’étendre sur les corvées, divers travaux sans intérêt, que je faisais et dont le seul mérite était de me maintenir en vie. J’ai dit, pour mettre un peu de légèreté dans notre échange, que ma grande activité consiste à rester oisif, je possède une adresse peu commune à ne rien faire et que j’ai une extraordinaire endurance dans la paresse. Il connaissait cette phrase de Buchner, que Valerio, prononce avec dignité, dans Léonce et Léna, et cela nous a encore plus rapprochés, je crois. Je lui ai montré mon carnet. J’y avais noté qu’il avait été excessif avec certains auteurs dans son livre sur le roman maghrébin. Il reconnait que ce  livre est un mauvais livre et me rappelle qu’il fait son mea culpa sans détour dans la mémoire tatouée. Je suis ébloui par la simplicité de cet homme. C’est à cet instant que je réussis à inverser les rôles à mon tour. J’évoque rapidement ce que Harrouda doit à la mémoire tatouée, avant de consacrer tout  le reste du temps à lui dire l’admiration que m’inspire son récit autobiographique qui, à mon avis, ouvre rien moins qu’une brèche dans la littérature ! Je n’étais pas peu fier, péché de jeunesse, de pouvoir exprimer, preuves à l’appui, à un écrivain de cette envergure, ce que je pensais de son œuvre. J’aurais pu mettre sous le boisseau  les deux ou trois réserves que j’avais éprouvées à le lire. Je m’attendais  à ce qu’il me renvoie, d’un un moment à l’autre, dans mes cordes, mais il m’a écouté attentivement, avec humilité, jusqu’au bout.

 

14- Kateb

C’est lui, Khatibi, qui a ensuite parlé de Kateb, pour dire, à raison, que c’est notre meilleur écrivain. Il ne voulait sans doute pas que je parte sans me dire qu’il y avait un écrivain dans ce bout d’Afrique, appelé Maghreb, dont l’œuvre incandescente, exprime nos ténèbres ainsi que les fibres de ce que nous sommes. Kateb est un météorite dans notre ciel. Sa puissance est irréfragable. Mais j’étais jeune, trop jeune, pour saisir que Nedjma, cette œuvre complexe, était incontournable et que Kateb était un écrivain d’exception. Des années plus tard, je ne pouvais que souscrire au sentiment d’un lecteur lumineux, avisé. J’ai appris par cœur cette admirable page qu’il a écrite, dans la mémoire tatouée, sur Kateb. «Je fus reconnaissant à Kateb  -notre meilleur écrivain- de susciter en moi un encerclement mythique, ce contre quoi toute histoire s’effiloche. Nedjma, merveilleuse incandescence! Avec ce poète errant, j’ai réappris ma rue d’enfance et son énigme, l’égarement des souvenirs quand me harcelait la guerre. Il y a une parole qui ne se donne que conjurée, je me liais à Nedjma, je marchais un peu ivre, le regard lointain, puisque le chant de Kateb, par un parfait contrepoint, me menait entre le chaos retenu et l’aventure blanche».

 

15-Un lieu mythique

Le Café de la mairie est devenu pour moi un lieu mythique, à nul autre pareil, niché  -embusqué- dans une place, qui sait résister au temps et ne songe qu’à se donner à celui qui a les yeux pour la voir comme elle est. Il y a des moments privilégiés, pour saisir cette place, à l’improviste, pour la voir vraiment. Ce sont des moments qui ne sont pas les mêmes pour tous, que chacun élit selon ses désirs. Elle ne s’offre qu’à celui qui la mérite.

 

16-La rue Férou

J’ai dû passer deux heures au moins avec Khatibi. J’ai quitté la place, ensuite, par la rue Férou, il n’y avait pas encore le bateau ivre de Rimbaud sur le mur, cela est récent. J’ai marché en observant les pavés que des artisans avaient si soigneusement joints. J’avais décidé de longer la grille du Luxembourg, pour rentrer chez moi, en passant par la rue Soufflot et la rue Saint-Jacques. J’habitais à la Butte-aux-Cailles, une chambre de bonne exiguë, au sixième d’une vieille bâtisse, qui avait dû connaître une certaine gloire, elle avait encore de l’allure.