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Kebir Ammi
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Exclusivité-Le360. Ep1. Les bonnes feuilles de «Meg Broncovitch», un récit de Mustapha Kebir Ammi

Par Kebir Mustapha Ammi le 08/01/2022 à 11h00

Mustapha Kebir Ammi nous offre un texte inédit, "Meg Broncovitch", dont nous vous proposerons, chaque semaine, un extrait. Un texte lié à l'actualité et plein de rebondissements. Du narrateur, l'auteur dit qu'il lui ressemble "comme un double" dans ce récit qui, ajoute-t-il, "évoque des problématiques importantes", servies par une plume délicieuse.

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                                                Je rencontre parfois le souvenir de ces amis que l'on dit disparus et qui jouent ailleurs avec leur ombre.

Philippe Soupault

                                              

Un

J’ai rencontré Meg Broncovitch pour la première fois chez Laura et Nick, à Londres, ils donnaient une soirée pour fêter les dix ans de leur mariage. J’avais d’abord dit que je ne pouvais pas venir, j’avais trop de travail. Mais Laura a insisté. J’ai sauté dans un bus, direction Holland Park. Je me suis installé sur un siège, à l’arrière du véhicule. Un peu de légèreté me ferait du bien, me suis-je dit. J’ai sonné. Laura était rayonnante, comme à son habitude. J’avais reconnu son parfum avant que la porte s’ouvre. Elle était toute noire de soleil, elle revenait d’une semaine en Crète, ses yeux pétillaient de joie, on aurait dit deux perles d’un bleu intense qu’un pêcheur aurait remontées des fonds marins. Elle portait un chemisier vert d’eau et un pantalon en lin mauve. Je ne saurais dire pourquoi mes yeux se sont attardés sur ses boucles d’oreilles, deux anneaux rouges qu’elle avait elle-même dessinés. Tu verras, me dit-elle, tu ne regretteras pas d’être venu. J’étais manifestement le dernier arrivé. Je n’habitais pourtant pas bien loin. Pembridge Square est à un jet de pierre de Holland Park, il faisait beau, c’étaient les premiers soirs d’été, j’aurais pu venir à pied. Il y avait de la musique et du monde. Nick vint m’accueillir à son tour. Il avait bu, son œil était brillant. Il était détendu. L’avocat avait troqué son costume contre une chemise blanche, des baskets et un jean.

 

-Mets-toi à l’aise, mon vieux.

 

Il m’aida à ôter ma veste, je le suivis. On traversa l’appartement victorien, qu’il avait reçu en héritage, pour se rendre dans le salon qui donnait sur un magnifique jardin tropical où des essences rares célébraient la main verte de Laura. Des cinéastes, et non des moindres, avaient tourné là une scène au moins. Sternberg avait filmé un délicat portrait de Marlène Dietrich, trois mois avant de se rendre à Marrakech avec la diva pour tourner Morocco. On voit Marlène Dietrich debout devant l’immense cheminée. Cette scène ne dure qu’une minute trente, dans un film qui en compte treize, mais elle donne tout son rythme à l’ensemble. On est saisi par la présence de cette femme près d’une cheminée. Défilent ensuite des images de son enfance en Allemagne. Puis la France et l’Amérique. Proche des milieux de cinéma, le père de Nick avait eu, un temps, partie liée avec les grands galeristes et le monde de l’art en général.

 

Il y avait, dans le mobilier, comme dans l’aménagement des pièces, un subtil mélange d’époques. Les  murs tapissés de toiles rouge, verte ou jaune, portaient au moins trois Courbet et autant de Cézanne et de Picasso. Mais il y avait aussi, ici ou là, un Roy Lichtenstein, un Andy Warhol, un Basquiat… Des fauteuils en cuir marron, du plus grand classicisme, faisaient bon ménage avec des chaises dessinées par Dempsey. Des hommes et des femmes, conversaient, un verre à la main, qui assis, et qui debout. Tout le monde n’était pas jeune, tant s’en faut, mais tout le monde était heureux ou désireux de l’être. Nick s’arrêta, au milieu du salon, fit un geste pour demander le silence.

 

-Je vous présente mon ami, Moumen!

 

-Bienvenue, s’écria l’assemblée d’une seule et même voix, comme si cette scène avait été soigneusement préparée avant mon arrivée.

 

La musique reprit ainsi que les conversations qui s’étaient interrompues. Je connaissais la plupart des gens qui étaient là, ils n’avaient pas besoin qu’on me présente. C’étaient tous, ou des collègues de Nick, qui avait hérité du cabinet d’avocat de son père, ou des créateurs de mode, qui travaillaient avec Laura. Nous avions déjà pris un verre ou dîné ensemble.

 

A l’époque, au milieu des années 80, j’habitais dans le cœur de Londres et je voyais très souvent Nick et Laura, nous étions devenus inséparables. Nous avions imaginé faire un voyage au Maroc. Le temps ne nous l’a pas permis. Ils avaient voulu aller sur les pas de la beat generation. Avant de choisir le métier d’avocat, Nick avait voulu un temps écrire. Il avait soutenu un mémoire sur Jack Kerouac et son séjour à Tanger. Je n’ai pas osé lui dire que Kerouac n’était resté que très peu de temps à Tanger. Laura et lui entretenaient une vieille correspondance avec Lawrence Ferlinghetti, le fondateur de la mythique librairie City Light à San Francisco, qui baragouinait l’arabe et gardait du Maroc un souvenir ému.

-Je suis sûr que c’est un beau pays, répétait Nick à l’attention de Laura.

-Tu prêches une convaincue, répondait sa jeune épouse.

 

L’un des ancêtres de Laura avait fait un tour de l’Afrique du Nord, au début de l’autre siècle. Il en avait rapporté une série d’objets, de toute beauté, et surtout un journal de voyage auquel Edith Wharton, pour parcourir cette région avait eu recours. Elle rend hommage au flair de l’ancêtre. C’est un guide incomparable, écrit-elle. Le Maroc n’avait pas encore été pacifié, comme disaient alors les historiens, c’était un nid d’espions, d’obscurs personnages, le plus souvent, qui vendaient leurs services au plus offrant. Des pays, comme la France, l’Angleterre, l’Espagne et l’Allemagne, convoitaient depuis longtemps ce royaume singulier niché à la pointe nord de l’Afrique. L’ancêtre de Laura avait su, lui, approcher le sultan. Sire, lui dit-il, c’est ainsi qu’il le raconte dans son journal, j’ai appris les langues de votre royaume et je me suis initié à votre religion. Le sultan, explique-t-il, ne sut d’abord ce qu’il convenait de répondre à ce jeune visiteur étonnant et plein d’audace. Vous êtes un sultan juste, ajouta-t-il encore, j’ai eu le loisir de m’en convaincre, et je réprouve l’ardeur des nations chrétiennes qui veulent occuper votre sol. Je peux vous être utile, j’ai quelques connaissances pour barrer la route aux ennemis de votre pays. Il fut enrôlé et il servit aux côtés du sultan, qui sut se montrer généreux quand il fut l’heure pour son conseiller, devenu vieux, de plier bagage et de rentrer chez lui.

 

C’est à Edith Wharton qu’on doit cet épisode, elle était dans la confidence, ayant eu très vraisemblablement une liaison avec l’ancêtre de Laura. Un petit livret jamais publié du vivant de l’auteur en porte la trace. Je l’ai retrouvé grâce à un ami libraire, dans la bibliothèque de Trinity College, à Cambridge. Va là, me recommanda-t-il, tu trouveras des trésors inégalés. De fait, j’ai déniché des pièces précieuses, relatives au Maroc d’avant l’occupation par la France en 1912. Mais j’ignorais que je tomberais là sur un livre auquel je n’ai jamais fait allusion, et qui continuera de me troubler jusqu’à la fin de mes jours.

 

Laura n’était pas peu fière de son ancêtre, qui avait su, disait-elle pour me taquiner, se rendre en Barbarie et revenir couler une retraite paisible dans le pays des siens. C’est sur les pas de cet ancêtre, que Laura et Nick voulaient également se rendre. Ils se voyaient vivre comme des aventuriers, sur des routes encaissées, des chemins escarpés, vivant de peu et se nourrissant de ce que la nature prodigue à ceux qui n’ont pour seul toit que l’immensité du ciel. L’Afrique continuait d’être pour eux comme un terrain de jeux, quelque chose d’indéfini et sauvage, ils croyaient avec une belle innocence que la civilisation s’arrêtait aux portes de l’Europe et qu’en deçà, point de salut!

 

Je n’avais rien à voir avec leur milieu, ils venaient tous les deux de familles très huppées, mais on s’était liés d’une très grande amitié. C’est à eux que je racontais mes voyages d’abord. Bien avant d’en faire un compte rendu détaillé à Simpson, qui m’avait ouvert les colonnes de son journal pour un salaire qui, sans être mirobolant, me suffisait amplement. La capitale anglaise était ma base de repli, quand je revenais de mes pérégrinations. Et je partais de là. Le monde est à un jet de pierre de Londres ! On peut sauter à tout moment dans un avion pour aller à l’autre bout de la planète. J’écrivais alors mon premier roman. Je ne voyais pas la difficulté de l’entreprise, mais seulement le bon côté des choses, comme il sied à un jeune homme de le voir. Un éditeur s’était enthousiasmé pour quelques pages que je lui avais montrées. Vous tenez un sacré bon livre, jeune homme, dépêchez-vous de le finir ! Je voulais écrire un livre dans lequel je revenais sur ma vie, mon enfance, l’exil, toutes choses qui avaient conduit l’homme que j’étais à l’endroit où il se trouvait. Je voulais, sans égaler le philosophe d’Hippone, trouver un chemin de lumière dans un océan de ténèbres. C’est après cela que je courais, comme tout homme, en définitive.