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Kebir Ammi
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Exclusivité-Le360. Ep19. Les bonnes feuilles de «Meg Broncovitch», un récit de Mustapha Kebir Ammi

Par Le360 le 14/05/2022 à 17h34 (mise à jour le 14/05/2022 à 17h34)

Mustapha Kebir Ammi nous offre un texte inédit, «Meg Broncovitch», dont nous vous proposerons, chaque semaine, un extrait. Un texte lié à l'actualité et plein de rebondissements. Du narrateur, l'auteur dit qu'il lui ressemble «comme un double» dans ce récit qui, ajoute-t-il, «évoque des problématiques importantes», servies par une plume délicieuse.

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Je quittai l’hôpital et me rendis chez Laura. Elle m’avait appelé et prié de passer la voir. Il y avait de la détresse dans son appel. Elle avait dit : Il faut que je te voie, il le faut!

 

Je n’eus pas besoin de sonner à la porte. Elle passait de longues heures à sa fenêtre, elle m’avait vu venir.

 

-Entre, mais ne fais pas attention au désordre.

 

L’appartement était en effet sens dessus dessous, comme s’il avait été le théâtre d’une violente altercation. Elle n’était pas la femme rayonnante que je connaissais. Ses yeux s’étaient éteints, son regard n’avait rien de pétillant. J’essayai de connaître la raison de cette métamorphose. Elle m’avait sûrement prié de passer pour partager ses soucis. Mais elle ne dit presque rien, quand je fus là, comme si elle avait décidé après coup de garder pour elle ce qui la tourmentait.

 

-Et Simpson?

 

 Elle voulait connaître le pronostic des médecins.

 

-J’aimerais tant aller le voir, mais je n’ai pas la force de sortir, j’espère qu’il ne m’en voudra pas.

 

-Non, il ne t’en voudra pas.

 

-Et Jane?

 

-Elle va bien.

 

-La Norvège ne lui manque-t-elle pas trop?

 

Elle me parla de tout sauf d’elle-même. Elle évitait soigneusement de me dire ce qu’elle avait eu envie de me dire. Elle m’appelait au secours et elle refusait en même temps de prendre ma main.

 

-Ca va? demandai-je?

 

Elle hocha la tête.

 

-Oui, ça va.

 

-Es-tu sûre?

 

Elle garda le silence pendant un bref instant:

 

-Il n’y a que ce corps qui ne fonctionne pas comme il devrait, j’ai le sentiment, certaines fois…

 

Elle s’interrompit.

 

-… qu’il va craquer.

 

-Tu as consulté?

 

- Consulté?

 

-Oui, consulté.

 

- Je ne dors pas assez. Je n’arrive pas. Je me mets au lit. Mais je n’arrive pas à dormir. Je rumine, mais ça va passer.

 

Elle voulait à tout prix me rassurer. J’avais senti, aussitôt que j’avais franchi sa porte, qu’elle ne souhaitait qu’une chose, que je reparte et que j’oublie qu’elle m’avait prié, en insistant, de passer la voir. Va-t-en, disaient ses yeux. Va-t-en, laisse –moi seule, je t’en supplie, je ne veux voir personne! Personne! Je veux qu’on me laisse seule. Je suis lasse. Lasse!

 

J’ai quitté Laura et j’ai erré pendant une bonne heure au moins, pour me changer les idées. Il pleuvait mais il y avait de belles éclaircies aussi qui pouvaient durer une bonne heure. J’ai traversé Hyde Park. C’était l’été, mais il y avait encore les belles odeurs du printemps, odeurs de chèvrefeuille, de lilas, de seringuas, de glycine… Il y avait des massifs de roses, qui embaumaient l’air. Les écureuils couraient en toute liberté, dans les allées pleines de monde pourtant, ils ne craignaient pas de n’être pas seuls. Une femme, avec un accordéon, m’apostropha pour me dire pourquoi elle s’opposait à la guerre et qu’elle espérait qu’on puisse traduire un jour Bush et Tony Blair à la Cour internationale de Justice pour leur engagement en Irak. Elle chantait de vieilles chansons de Joan Baez, j’ai reconnu Sacco et Venzetti et deux ou trois autres titres qu’on n’entendait plus beaucoup. C’était difficile de lui donner un âge, elle devait avoir entre quarante et cinquante ans et elle était habillée comme dans les années soixante, à l’époque de Hair et des grandes manifs contre la guerre au Vietnam. Elle était pieds nus, elle portait une longue robe bleue et elle avait des fleurs dans les cheveux. Deux pas plus loin, ce sont des Palestiniens, en tenue de combat, qui criaient leur rage de se libérer un jour. Non loin d’eux, trois israéliens dénonçaient la politique totalitaire des Etats arabes et leur désir d’en finir avec l’état juif en le rayant tout simplement de la carte.

 

Je me suis arrêté dans le petit bout de jardin italien qu’un talentueux paysagiste a su dessiner en plein cœur de cet immense parc. Il y avait là une jeune femme, blonde, qui jouait avec ses jeunes enfants. Je suis resté longtemps à les observer. Mille choses m’ont traversé l’esprit. C’est un autre à ma place qui avait pris les commandes de mon corps. J’avais le pas lent, très irrégulier. Je serais incapable de dire par où je suis passé. Devant la National Gallery, je n’ai pas su pendant un moment ce que je voulais faire ni où je voulais aller. Pourquoi ai-je pensé au portrait de Jem Wharton? Je n’avais pas spécialement envie de revoir le singulier portrait que William Daniels avait fait de ce prodige. Mais alors quoi? J’ai fait un tour dans la crypte de Saint-Martins-in-the-Fields, où l’on a niché un salon de thé, il y a quelques années, mais je n’y suis pas resté longtemps, il y avait trop de monde.

 

Je retournai voir Laura. Je voulais lui proposer de dîner avec moi. J’espérais que ce tête-à-tête l’inciterait à me mettre dans la confidence.

 

Je n’entendis pas son pas quand elle s’approcha de la porte, c’est une ombre qui m’ouvrit. Ses yeux étaient rouges, elle avait passé beaucoup de temps à pleurer.

 

-Ça va?

 

Elle ne répondit pas. Je regardai longuement une peinture  -était-ce une œuvre de Pollock ?-  où une femme, de dos, cherche manifestement à cacher quelque chose. Nick était fier de cette toile qu’il avait achetée à New York, bien en dessous de son prix. Son précédent propriétaire avait besoin d’argent et il s’en est séparé, la mort dans l’âme. A la même époque, Nick avait déniché une petite merveille, une minuscule statue de bouddha, à laquelle les talibans avaient failli faire subir le même sort que les statues géantes de Bamiyan. Il l’avait eue pour presque rien. Il courait souvent les marchés où se négocient les œuvres de maîtres. Il avait du flair, mais il faisait cela en dilettante, il aimait tellement son métier! Défendre était sa vocation. Sa mère aimait à répéter que, petit déjà, il jouait à défendre les autres. La joie d’avoir donné le jour à un tel fils se lisait sur son visage.

 

Je regardais de nouveau la toile qui figurait la femme qui se tient de dos. Laura avait dû voir que je ne cessais de détailler cette peinture et cela l’agaçait manifestement. Elle se leva et décrocha l’œuvre qu’elle posa sur une table basse. Elle se rassit. Je décidai de prendre le taureau par les cornes.

 

-Ecoute-moi bien, Laura, je ne quitterai pas cette maison avant de savoir ce qui ne va pas.

 

Après une brève accalmie, la pluie s’était remise à tomber. Il en est toujours ainsi de Londres. Il peut faire beau et l’instant d’après se mettre à pleuvoir sans sommation. Le ciel de Londres peut passer par toutes les saisons en une seule journée. J’avais appris à m’accommoder de ce temps qui irrite bien des gens. On m’avait souvent demandé comment je faisais pour supporter ce climat!

 

-Tu es mon amie,… dis-je encore.

 

Il y avait une immense détresse dans ses yeux. Elle se livrait au fond d’elle-même à une très lourde, effrayante, bataille. Elle fut sur le point de me répondre. Je le sentis. Mais la sonnerie du téléphone retentit et la fit bondir. Elle eut peur, elle semblait n’avoir jamais entendu pareille sonnerie auparavant. Nous étions assis, au pied de la cheminée. Je ne manquai pas de penser à Marlene Dietrich. Puis les visages des deux femmes, Laura et Marlene, se confondirent. Plus que la beauté, Laura avait cette aura naturelle que n’ont que les femmes d’exception. Je la voyais bien dans un remake de Morocco. Il y a des plans où elle aurait été insurpassable! Elle se leva, en faisant tout pour éviter de sembler apeurée. Ses mains ne tremblaient pas, mais ses gestes imprécis la trahissaient. Elle décrocha.

 

-C’est vous?

 

Elle ne dit plus rien. Elle se contenta d’écouter. Elle s’efforçait de rire. Mais le cœur n’y était pas. Elle raccrocha, se dirigea vers la toile qu’elle avait décrochée tantôt, la déplaça et se rapprocha de moi. Je m’étais levé et je regardais l’une des toutes dernières œuvres de Jean-Michel Basquiat où le jeune peintre, en prise avec ses démons, était traversé par de géniales fulgurances. Je portai ensuite mes yeux sur une peinture que je n’avais jamais, pour je ne sais quelle raison, pris le temps de regarder attentivement, on y voit Abraham sur le point de sacrifier son fils et on sent que quelque chose retient la main du père. Tout le génie de cette toile est là, dans cette main incapable d’accomplir ce qui m’apparaissait soudain comme un meurtre abominable et d’une violence inouïe.

 

-Tu veux boire quelque chose?

 

Elle voulait davantage meubler le silence, et maquiller sa gêne, que m’inviter vraiment à boire. Boire quelque chose? Que signifiait cette invitation dans les circonstances présentes? Cela pouvait-il encore avoir du sens? 

 

- J’attends que tu me dises ce qui ne va pas.

 

Nick n’allait pas bien! Il s’absentait souvent et quand il était à Londres, il rentrait à des heures impossibles. Elle avait cru que c’était pour le travail. Mais il devait sûrement avoir une maîtresse. Elle avait honte, me confia-t-elle, elle n’avait jamais imaginé qu’elle aurait pu se livrer à une ignominie semblable:  envisager d’engager un détective pour prendre Nick en filature!

 

-Tu te rends compte? Tu te rends compte de ce que j’ai pensé faire?

 

Elle avait demandé conseil à un psychanalyste de ses amis, qui lui avait recommandé d’aller se reposer en Crète. Nick avait acheté une maison pour elle dans cette île qu’elle aimait tant. Il était rentré un soir et il l’avait prise dans les bras avant de lui donner la clef d’une jolie chaumière. Elle avait pris un billet et elle s’était rendue à Heathrow, mais elle était rentrée à la maison, elle ne savait pas pourquoi elle n’avait pas pu embarquer.

 

Je quittai Laura. Je voulais contraindre la secrétaire, Miss Bridgewater, de m’en dire plus. Elle ne pouvait plus se contenter de me dire que Nick était absent et qu’il ne reviendrait pas avant un mois. Je téléphonai pour prendre rendez-vous. Mais elle ne répondit pas. Je me rendis ensuite au cabinet de Nick. Miss Bridgewater n’y était pas.

 

Je n’étais jamais allé chez elle, mais je connaissais son adresse. Je ne pouvais pas débarquer comme ça, sans me faire annoncer, mais il y avait urgence. Je sautai dans un bus, le 342, qui traverse Petonville Road. Elle habitait à Old Castle, dans l’Est de Londres. Je frappai à sa porte. C’est sa mère, une vieille mégère, qui m’ouvrit. Elle était maigre, tout de noir vêtue et elle portait des chrysanthèmes dans les cheveux comme une folle. Elle me scruta avec son regard de chouette et ne me laissa pas le temps de me présenter. Il ne lui importait pas de savoir qui j’étais. Pour elle, je ne pouvais être qu’un ennemi. Elle avait de mauvaises dents, noires et plantées n’importe comment. Elle devait abuser de la bouteille et de la cigarette, sa peau était flétrie, elle ne faisait rien pour la gagner à une meilleure grâce, et elle puait le tabac bon marché.  Je compris très vite que je n’avais aucune chance de gagner les faveurs de cette femme et qu’il était inutile que je dépense le moindre effort dans ce sens.

 

-Si c’est ma fille que vous venez voir… 

 

Elle était sur le point de claquer la porte mais j’avais calé mon pied dans l’entrebâillement, j’avais pressenti que ça pouvait dégénérer avec cette femme. Puis, Miss Bridgewater apparut  et congédia sa mère.

 

-Occupe-toi de ce qui te regarde, lui lança-t-elle, pas de mes affaires.

 

La vieille mégère poussa un soupir, en me toisant de la tête aux pieds, porta la main à ses chrysanthèmes, et disparut. Miss Bridgewater ajusta sa mèche blonde et passa une main nerveuse sur ses joues.

 

-Vous?

 

-Oui, moi!

 

On eût parié qu’elle voyait le diable et qu’elle ne savait comment s’en dépêtrer.

 

-Que voulez-vous?

 

-Il faut que vous me disiez tout ce que vous savez, Miss Bridgewater.

 

-Mais je ne sais rien, je ne sais pas de quoi vous parlez.

 

-Il ne vous a pas échappé que l’épouse de votre patron ne traverse pas les meilleurs moments de sa vie.

 

-J’ignorais cela, Monsieur.

 

-Je n’ai pas de temps à perdre, Miss Bridgewater.

 

Je lui ai expliqué que Laura était une amie très chère et que je ferais tout pour la sortir de la situation dans laquelle elle se trouvait.

 

-Je n’ai pas le choix, Miss Bridgewater, je suis capable de parjure, de crime, de trahison, d’imposture, je ferais tout pour que Laura retrouve ses esprits.

 

Je lui ai laissé entendre que je n’hésiterais pas à faire usage, les choses étant ce qu’elles sont, de tout ce que je savais.  Je n’avais aucune preuve pour la confondre, mais je fis allusion au pub, où je l’avais aperçue, et cela, pour ma plus grande joie, se révéla payant. Je sentis que nous étions à un tournant, j’avais quasiment atteint mon but. Miss Bridgewater était prête à tout. Tout! La femme qui peu de temps encore ne faisait pas mystère de son antipathie pour moi, semblait maintenant animée des meilleurs sentiments à mon égard. Elle s’était persuadée que je la tenais et que j’étais résolu à ne pas desserrer mon étreinte, quel que soit le prix qu’il fallait payer pour cela.

 

-Puis-je vous demander une faveur?

 

Je pouvais lui faire une fleur.

 

-Retrouvons-nous ce soir, j’aurai plus de temps pour vous parler.

 

Nous avons convenu de nous retrouver dans un pub, le Black Friar, dans un quartier retiré de la foule, derrière la New Tate, à deux pas du Globe.

 

Je me rendis au lieu de notre rendez-vous. Mais Miss Bridgewater n’y était pas là à l’heure dite. J’attendis quelque deux heures au moins.

 

-Vous attendez quelqu’un?, s’enquit un serveur.

 

Je lui expliquai que j’avais un rendez-vous avec une dame, je lui décrivis Miss Bridgewater. Il avait bien vu une personne qui répondait à cette description, mais il y a longtemps, c’était une cliente, puis elle avait cessé de venir. Elle m’avait berné, il n’y a pas d’autre mot. J’ai repris le pont qui enjambe la Tamise. Je voyais au loin le quartier Saint Paul où se trouvait le cabinet de Nick. Heureusement que vous n’êtes pas là, Miss Bridgewater, me suis-je mis à murmurer en regardant les eaux mélangées de la Tamise.

 

A l’entrée du métro Embankment, un marchand de journaux, sanglé dans une vareuse de soldat, hurlait avec une voix cassée qu’on venait de lyncher un homme, dans une ville du Nord, Blakpool, un bassin minier où les tensions raciales avaient repris depuis peu.

 

Je n’eus pas de nouvelles de Miss Bridgewater, ni ce-jour-là, ni les jours suivants. Je me rendis chez elle. Mais en vain. Ni elle ni sa mère n’étaient là. Je fis le pied de grue pendant de longues heures avant de me résoudre à quitter le quartier. Un gardien d’un immeuble voisin m’apprit que Miss Bridgewater avait déménagé sans laisser d’adresse.

 

-Et sa mère?

 

-Oh, sa vieille mère est souffrante, Monsieur, elle a été placée dans une vieille institution, pauvre femme, à Elephant and Castle, elle ne peut vous être d’aucun secours, il y a longtemps qu’elle a perdu tout contact avec le monde.

 

Les semaines qui suivirent furent paisibles, mais ce calme était précaire, il portait en lui une violente tempête, qui n’attendait que le moment opportun pour tout raser sur son passage. Laura retrouva un semblant de paix. Nick avait repris son travail et rien ne sembla menacer de nouveau la paix de leur ménage. Je me réjouissais de les voir heureux comme je les avais toujours connus. Je ne me doutais pas que ce bonheur apparent ne reposait sur rien, il était bien fragile. Je ne cherchai pas à fouiller dans l’intimité de leur couple. Je continuai de penser à Miss Bridgewater, qui m’avait roulé dans la farine, comme un débutant, je me sentais ridicule, mais je ne jugeai pas bon de parler à Nick du tour que son assistante m’avait joué. Il m’apprit, un jour, qu’elle avait disparu sans laisser d’adresse ni donner d’explications et qu’il avait engagé une jeune assistante qui s’était révélée des plus compétentes.

 

-Et sais-tu qui m’a conseillé cette jeune femme?

 

-Tu vas sûrement me le dire!

 

-Simpson!

 

-C’est donc sûrement une personne très compétente, Simpson ne recommande jamais des bras cassés, commentai-je avec ironie.

 

Je suis rentré chez moi, ça faisait longtemps que je n’avais pas été seul, Jane s’était rendue au chevet de son père souffrant. J’avais pas mal crapahuté et je n’avais envie de rien d’autre que d’un bon whisky. Je m’installai sur un fauteuil et allumai machinalement la télévision. Un journaliste parlait, d’une voix brisée, de Paris : des terroristes avaient posé des bombes dans les jardins du Trocadéro, derrière les champs Elysées et, dans le même temps, d’autres bombes avaient été placées dans plusieurs endroits du Champ de Mars. Un jeune père de famille, ensanglanté et hagard, se demandait si c’était la fin du monde. Il venait de perdre d’un coup toute sa petite famille et il parlait d’une voix très douce.

 

Je pensai à Jane. Je voulais savoir si tout allait bien, si elle n’avait rien… Je voulais l’appeler, mais cela n’avait pas de sens, elle était à Oslo, pas à Paris! Je m’étais remis sur le canapé pour suivre les informations. Il était quelque chose comme minuit quand la porte a volé en éclats. J’ai à peine eu le temps de bondir. Trois hommes me faisaient face. Je voulais sauter par la fenêtre, mais ils avaient tout compris, ils m’ont donné un violent coup de pied dans le sternum. Je suis tombé à genoux. Toute douleur a cessé à partir de là. Je n’ai rien senti quand ils m’ont défoncé le crâne, mon corps ne répondait plus. Pourtant je voyais et j’entendais tout.

 

-Achève-le, a crié une voix.

 

-Il est terminé, a dit une autre.

 

Ils portaient des blousons en cuir et des lunettes noires. Ils fouillèrent tranquillement dans mes affaires avant d’arracher les fils électriques et de tout mettre dans un parfait désordre. Voulaient-ils faire croire que des cambrioleurs s’étaient introduits chez nous?

 

Quand ils sont partis, je suis resté longtemps immobile, couché en chien de fusil, c’était la seule position que j’avais pu prendre. Je levai ensuite la tête. Je rampai sur mon visage et mon ventre. Les ténèbres traversaient les murs et le plafond. Les mouettes hurlaient comme des hommes au-dessus de la Tamise. J’essayais seulement de ne pas oublier les voix de mes tortionnaires.

 

Je rampai encore.

 

Je voulais attraper, je crois, le rayon de lune qui s’était invité sous mon toit. J’avais compris qu’on m’avait brisé les jambes et que je ne pourrais plus jamais me remettre debout.