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Jilali Gharbaoui
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"Jilali Gharbaoui, le messager de l'exil": le livre coup-de-poing, coup de coeur de Latifa Serghini

Par Bouthaina Azami (Twitter) le 06/01/2020 à 11h47 (mise à jour le 06/01/2020 à 11h53)

"Jilali Gharbaoui, le messager de l'exil": une biographie écrite comme un roman où Latifa Serghini nous restitue, palpitant, le monde intérieur d'un artiste passionné et tourmenté, d'une «beauté douloureuse», nous en fait un portrait prenant, attachant, de sa plume aussi subtile que sensible.

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Une biographie écrite comme un roman qui nous tient en haleine du début à la fin et où Latifa Serghini retraverse l’histoire du pionnier de l’art abstrait au Maroc. Elle redonne surtout, ce faisant, voix à ce qui de l’homme est resté tu, son enfance, ses souffrances, sa solitude, son histoire d'exil... Un homme fiévreux de liberté mais secret, qui trouve refuge dans la peinture dont il déconstruit les codes jusqu’à l’éclatement. Un homme incompris de son vivant et qui mourra sur un banc public du Champ-de-Mars, à Paris. C’est, en effet, le Jilali Gharbaoui «intime» et si longtemps absent que Latifa Serghini excave. Car non seulement l’artiste aura bien peu parlé de lui, mais les témoignages de ses contemporains sont rares, se limitent aux commentaires de l’œuvre d’un artiste dont l’existence restera occultée durant des décennies. Et il faudra attendre les Fulgurances Gharbaoui de Yasmina Filali pour que nous soient livrées, vingt ans après sa mort, les premières «intuitions» sur l’ «histoire personnelle» de l’artiste.

 

La plume est belle. Belle et sans concession quand elle met en joue ceux qui se plaisent à évoquer «avec suffisance et satisfaction les dernières adjudications des œuvres proposées aux enchères» d’un artiste dont le Maroc se désintéressait de son vivant. Sa mort, comme sa vie, sera de cruelle solitude: retrouvé à l’aube du 8 avril 1971, son «corps est rapatrié par avion à l’aéroport de Casablanca, puis acheminé sur Fès. Pour l’accueillir, nulle famille, peu d’amis et quelques officiels qui diligentent l’enterrement dans l’indifférence générale».

 

Jilali Gharbaoui «est né à jorf El Melha (…). Un point minuscule sur une carte régionale. Un non-lieu». Non-lieu qui semble, d’emblée, placer le destin de l’artiste sous le signe de l’errance et de l’anonymat. La plume de Latifa Serghini se fait lyrique, cependant, pour décrire cette terre «sauvage» où l’artiste voit le jour en 1930: «L’enfant Jilali a comme horizon des plaines alluviales qui s’étendent à perte de vue, et les eaux du Sebou et de ses affluents se répandent en une succession de marécages (…). La terre matière, la terre couleur» dont Jilali Gharbaoui dira qu’il la porte en lui.

 

De ses parents, son enfance, on ne saura pas grand-chose. L’artiste est, en effet, peu enclin à la confidence et ne parlera que bien plus tard, à Toumliline, de son «enfance terrorisée» d’ «orphelin anonyme» au père Denis Martin. Après la disparition de son père qui déserte, très tôt, la maison familiale et la mort de sa mère, le petit Jilali Gharbaoui est confié à un oncle violent et pervers qui finit par l’abandonner pour le placer, à Fès, dans un orphelinat où «la tendresse est absente, les cris étranglés et les larmes ravalées» et dont le directeur le destinait à la plomberie. Une idée qui, confiera sa compagne Thérèse, «mettait par terre» le jeune Gharboui et, vraisemblablement, le révoltait au point de le maintenir en vie. «Hanté par la peinture abstraite», il intégrera  l’Académie des arts de Fès dans les années 1940, à l’adolescence, grâce à Ahmed Sefrioui qui, plus tard, lui obtiendra une bourse pour aller étudier les Beaux-Arts à Paris.

 

Le Maroc sous protectorat français, l’art figuratif et la peinture orientaliste qui font le paysage artistique de l’époque, «le service des Arts indigènes (qui) régente les orientations en matière d’art et d’artisanat», une Académie fréquentée par une majorité de Français et seulement trois Marocains dont Jilali Gharbaoui qui, pour ne pas être, comme ses compatriotes, fils de notable, fait figure d’intrus, la lutte pour l’indépendance, «le rejet dont fait l’objet l’écrivain» francophone et la «révolte sourde» qui, «faisant écho à celle de Gharbaoui», animera désormais Ahmed Sefrioui, son indéfectible protecteur: Latifa Serghini nous restitue merveilleusement ces pages d’une Histoire durant laquelle Jilali Gharbaoui s’adonne à la figuration qui prévaut à l’époque, avant les années à Paris, ville en «fête qui respire la vie, l’art, la culture et la mode» sur des notes de jazz. Et nous irons, le cœur battant, sur les pas d’un artiste épris de liberté, d’un pionner qui s’ignore encore, s'applique aux études et «poursuit son exploration de l’univers parisien par la mythique Académie de la Grande chaumière», après l’école des Beaux-Arts où il a pour professeur Jean Souverbie. Nous rentrerons avec lui le cœur serré, suspendu à l’appréhension qui l’envahit au moment de regagner un Maroc agité par la question identitaire et pris dans une tentative de redéfinition et de reterritorialisation de l’art. Un débat auquel Jilali Gharbaoui  se sent étranger. Jilali Gharbaoui qui fera deux tentatives de suicide pour avoir été confronté, comme les premiers écrivains francophones de l’époque, à «un mépris violent».

 

Nous retraverserons aussi les années à Toumliline, où «nombre d’œuvres sont nées», puis la nouvelle année, dense, à Paris où l’artiste fréquente l’école abstraite, fait sensation, en 1959, à la Biennale organisée par André Malraux et rencontre Henri Michaux. Nouveau retour au Maroc où, en1962, année de sa rencontre avec sa compagne Thérèse Boersma, Jilali Gharbaoui se voit refuser, par Farid Belkahia, un poste d’enseignant à l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca. La vie de l’artiste, qui regagne bientôt la Ville Lumière, est désormais de «mobilité et d’errance», aussi bien au sens propre qu’au sens figuré.

 

Un livre écrit, oui, comme un roman où Latifa Serghini nous restitue, palpitant, le monde intérieur d'un artiste passionné et tourmenté, d'une «beauté douloureuse», nous en fait un portrait prenant, attachant, de sa plume subtile et sensible qui sait, néanmoins, s'indigner et se faire intraitable face aux traîtrises des hommes et du temps. Roman, biographie, beau livre, livre d'art, livre d'Histoire ou devoir de mémoire. Ce livre intense, ponctué de regards de critiques d'art comme Gaston Diehl ou Pierre Restany et scandé de magnifiques photographies de l’œuvre de Jilali Gharbaoui, est certainement tout cela à la fois. Bouleversant et d'une belle richesse, il a manifestement nécessité des années de recherche et ne manquera pas de devenir, si ce n'est déjà fait, une référence incoutournable pour les passionnés d'Histoire de l'art en général et les admirateurs du grand maître de l'art abstrait en particulier.

 

Latifa Serghini

Jilali Gharbaoui, le messager de l'exil

Editions Studiolo

236 pages

200 dirhams