Queer Maroc: les transgenres dans la littérature marocaine vus par Zaganiaris | www.le360.ma

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Jean Zganiaris (à droite) et Abdellah Baida lors d'une présentation de l'ouvrage Queer Maroc à Rabat

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Queer Maroc: les transgenres dans la littérature marocaine vus par Zaganiaris

Par Qods Chabaa le 03/05/2019 à 17h05

Jean Zaganiaris, enseignant chercheur à l'EGE Rabat et à l'Université Mohammed VI Polytechnique est l'auteur de Queer Maroc, sexualité, genre et (trans) identités dans la littérature marocaine, un ouvrage réédité en cette année 2019. Il en parle dans cette interview.

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Votre livre "Queer Maroc"est paru en 2014. Pour quelle raison a-t-il été réédité en 2019? 

La première édition est parue en 2014 chez "Des Ailes pour un Tracteur", une maison d’édition parisienne. A l’époque, j’étais beaucoup plus "socialisé" en France qu’au Maroc pour ce qui avait trait à ma recherche et j’ai donc décidé de le sortir là-bas, en regrettant qu’il ne soit pas accessible au Maroc.

 

En 2018, j’ai fait la connaissance de Ghizlaine Chraïbi, fondatrice de l’Institut marocain de psychothérapie relationnelle, qui était en train de créer sa maison d’éditions. Je lui ai proposé la réédition de cet ouvrage, elle a été très enthousiaste, c’est ainsi que le livre est paru en mars 2019, avec quelques modifications. J’ai également rédigé une postface inédite, évoquant certaines publications que j'ai faites entre 2014 et 2019.

 

Comment avez -vous procédé pour traiter ce sujet qui est au coeur de votre ouvrage?

Il s’agit d’un travail sociologique évoquant les représentations de la féminité, de la masculinité et de la transidentité dans la littérature marocaine. J’ai d’abord constitué un corpus de 90 romans marocains, dans lesquels je suis allé voir la façon dont on représente certaines pratiques sociales ou certaines figures tels que la mère ou le père de famille (Abdelhak Serhane, Mahi Binebine), l’amante et l’amant (Ghita El Khayat, Mohamed Nedali), la ou le prostitué.e (Mamoun Lahbabi, Ahmed Bouchikhi) les représentations de l’homosexualité féminine (Bahaa Trabelsi, Bouthaina Azami, Siham Benchekroun) ou masculine (Abdellah Taïa, Mohamed Leftah). Le livre ne se limite pas à la transidentité.

 

Ensuite, j’ai fait un certain nombre d’entretiens semi-directifs avec les écrivains du Maroc, les faisant parler de leurs ouvrages, des situations décrites, de leur rapport au réel. Enfin, j’ai observé ces mêmes écrivains durant les présentations publiques de leurs ouvrages au Maroc, afin de saisir de quelle manière ils parlaient publiquement des genres, des sexualités et des transidentités.
 


Comment la question des transidentités a t-elle été traitée par les écrivains marocains?

On trouve différentes représentations de personnes ne s’inscrivant pas dans la binarité des genres, masculin et féminin, dans la littérature marocaine. Chez Khatibi, dans le Livre du sang, la figure de la transidentité – même s’il n’utilise jamais ce terme- apparait sous les traits de l’échanson et de Muha, et renvoie à des symboliques soufies, mais aussi aux hommes-femmes de Proust. Khatibi considère comme synonyme les termes «androgynes», «hermaphrodites» et «transsexuelle», et s’en sert pour parler du mythe de l’unité de l’amour.

 

Chez Tahar Ben Jelloun, la figure de la transidentité apparait sous la forme d’une personne née fille mais que son père travestit en garçon, montrant le poids du patriarcat dans la société marocaine. Par contre chez Mohamed Leftah, on voit à travers la figure de Jeanne le travesti, apparaissant dans le roman Au Bonheur des Limbes, la présence au Maroc des personnes opérées à Casablanca par le docteur Burou pour faire leur transition MtF (Man to Female).

 

Dans Un pays pour mourir, Abdellah Taïa évoque également une personne transidentitaire algérienne qui se prostitue à Paris et qui va également se faire opérer pour effectuer sa transition, Hicham Tahir a aussi écrit dans ce registre. Les figures de la transidentité sont multiples dans la littérature marocaine.


Est ce une problématique purement contemporaine?

Depuis le mythe d’Aristophane, dans Le Banquet de Platon, aux représentations soufies célébrant la réunification du féminin et du masculin, cette thématique est présente chez de nombreux auteurs. Everett Rowson, cité dans Queer Maroc, a montré que les différents hadiths évoquant la condamnation des hommes efféminés ou du travestissement par l’Islam n’ont pas empêché ces pratiques d’exister dans les cercles musicaux évoluant lors des premières décennies de la dynastie des Omeyyades.

 

La question n’est pas neuve. Par contre, aujourd’hui, elle prend une autre connotation. Comment puis-je échapper aux assignations de genre? Comment remettre en cause les attributs classiques des féminités et des masculinités? Comment puis-je effectuer ma transition dans un sexe et un genre contraire à celui qui m’est assigné biologiquement et socialement? Ces problématiques sont nouvelles et on les voit dans certains romans marocains des années 2000.