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Hamid Bouchikhi

Hamid Bouchikhi, Doyen de SolBridge International School of Business à Daejeon (Corée du Sud) et membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement

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Entretien exclusif avec Hamid Bouchikhi, membre de la commission spéciale sur le modèle de développement

Par Wadie El Mouden le 14/12/2019 à 18h39 (mise à jour le 14/12/2019 à 20h25)

A deux jours du lancement des travaux de la commission sur le modèle de développement, Hamid Bouchikhi, doyen de SolBridge International School of Business (Corée du Sud) a bien voulu répondre aux questions de Le360. Le «jihad économique» sera l’un des axes de sa contribution, nous confie-t-il.

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Expert en entrepreneuriat et innovation managériale, Abdelhamid Bouchikhi est doyen de Solbridge International School of Business basée à Daejeon en Corée du Sud et membre de l’Institut marocain d’intelligence stratégique.

 

Auparavant, il a été professeur à l’ESSEC où il a fondé et développé le centre d’entrepreneuriat et occupé différents postes de responsabilité.

 

Né en 1959 à Ain Sfa (province d'Oujda), Abdelhamid Bouchikhi a étudié à l'ISCAE et a effectué le service civil au ministère d’État chargé de la coopération avant de partir en France où il a préparé une thèse de doctorat en sciences de gestion au centre de recherche en gestion de l’École polytechnique et obtenu le titre de docteur de l’université Paris Dauphine. Il a ensuite intégré le corps professoral de l’ESSEC.

 

Ses recherches s’inscrivent dans la théorie des organisations, l’entrepreneuriat et l’innovation managériale et ont donné lieu à la publication d’ouvrages et d’articles de revues académiques internationales. Abdelhamid Bouchikhi intervient également auprès des entreprises en tant que formateur et consultant sur des questions de stratégie, management, innovation et conduite du changement.

 

De même, il a été professeur invité à l’université Keio à Tokyo, à la Graduate school of management de l’université de Putra Malaysia et à la Wharton school de l’université de Pennsylvanie.

 

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Comment avez-vous appris la nouvelle et quelle a été votre réaction suite à votre nomination en tant que membre de la commission spéciale sur le modèle de développement?


L’ambassadeur Benmoussa m'a contacté quelques jours après sa nomination (ndlr: en tant que président de la commission spéciale sur le modèle de développement) pour me  dire que Sa Majesté souhaite m'associer à la commission, que celle-ci  aurait une durée de vie limitée et que la participation est basée sur le bénévolat. J'ai répondu qu'on ne discute pas un souhait de Sa Majesté et que c’est un honneur de servir, malgré une charge de travail déjà très lourde dans ma mission actuelle en Corée.

 

L’annonce officielle de la commission a provoqué un moment de panique. La complexité du développement d'un pays, la confiance de Sa Majesté et les attentes de nos compatriotes mettent une  lourde charge sur les épaules des membres de la commission. La liste des membres et l’expérience de l'ambassadeur Benmoussa me rassurent sur notre capacité à faire un travail utile, de qualité.

 

Que pensez-vous de la composition de la commission: nombre, profils, etc?

 

J’ai appris la composition de la commission dans le communiqué du Cabinet royal. Mon premier réflexe fût de chercher des noms familiers dans la liste. J'ai eu le plaisir d’y voir des acteurs de la société civile que je côtoie depuis quelque temps dans le  cadre de mes engagements civiques dans le pays. J'ai ensuite vu des sages qui ont une longue pratique de la chose publique et une réputation d’efficacité et d’intégrité. J'y ai vu une volonté du souverain et de l’ambassadeur Benmoussa, lui-même un grand serviteur de l’État, d’ancrer les réflexions de la commission, composée majoritairement de néophytes comme moi, dans la réalité du fonctionnement de l’État.

 

La composition de la commission exprime, à mon avis, une nouvelle conception de l’économie, non pas seulement comme un système d’équations entre des grandeurs mais aussi, et surtout, comme un fait social. Du coup, il est normal d'associer à la commission des penseurs du social dont les regards originaux sur la société marocaine sont susceptibles d’enrichir l’intelligence collective.

 

L'appel à des entrepreneurs et patrons d’entreprises rappelle que, à la fin de la journée, la création de richesses, condition nécessaire au développement économique et social, doit se faire dans les entreprises.

 

Avez-vous une idée sur le déroulé des travaux de la commission? Concrètement, comment se décline votre mission?

 

Le mode opératoire de la commission sera annoncé par son président à la réunion inaugurale. Nous sommes prévenus de la nécessité de libérer un temps significatif sur les prochains six mois pour contribuer aux travaux. Ma mission dans la commission sera définie par la président qui sait quels sont mes sujets de prédilection. Je servirai comme il le souhaitera.

 

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Vous êtes depuis quelques mois doyen de SolBridge International School of Business basée à Daejeon. En quoi le modèle de la Corée du Sud peut-il inspirer la réflexion sur le modèle marocain?

 

Le miracle coréen est une source d’inspiration pour le monde entier. Mon immersion dans le pays des matins calmes me permet de comprendre un peu mieux les ressorts de ce miracle. Les Coréens ont connu, pendant la première moitié du 20e siècle, une colonisation brutale par le Japon, suivie d'une guerre fratricide entre le Nord et le Sud qui a fait cinq millions de victimes et entièrement détruit le pays. Cette histoire a sans doute contribué à faire de la reconstruction et du développement de la Corée du Sud une cause sacrée qui a rallié l’ensemble du pays.

 

Pour industrialiser le pays à marche forcée, les dirigeants ont mis leur économie en déséquilibre et injecté massivement des prêts bancaires nationaux et internationaux dans les entreprises exportatrices. Cette politique a mis les finances du pays en grande difficulté suite à la crise asiatique de 1997 et a contraint le gouvernement à faire appel au FMI.

 

Pour aider à rembourser la dette extérieure, les Coréens ont donné leurs bijoux dans le cadre d'une campagne nationale de collecte qui a fait rentrer deux milliards de dollars, en or, dans les caisses du Trésor. Un quart de siècle plus tard, la Corée du Sud est une puissance industrielle et le premier pays en matière d’innovation. L’investissement massif dans l’éducation est une autre composante essentielle du modèle coréen.

 

Sans idéaliser le modèle coréen qui a ses propres vices, nous pourrions en apprendre beaucoup sur la mobilisation des forces vives d'un pays dans la poursuite d'un objectif commun qui transcende les intérêts immédiats des acteurs.

 

Comment voyez-vous le futur modèle de développement. Quels sont les aspects sur lesquels vous souhaitez insister en tant que membre de la commission spéciale?

 

Le développement nécessite une libération des énergies créatrices du pays et une mobilisation de toutes les composantes de la société  dans une nouvelle révolution du roi et du peuple contre le sous-développement.
Notre histoire récente montre que rien ne peut arrêter les Marocains quand le roi et le peuple sont unis par un pacte autour d’une cause sacrée.

 

Hier, la révolution du roi et du peuple a permis de libérer le Maroc de la colonisation. Aujourd’hui, il s'agit de libérer le pays du sous-développement, ennemi moins visible et du coup plus difficile à combattre d'autant plus qu’il est niché profondément dans notre psychologie collective.

 

Appliquer au développement économique les principes et les recettes des mouvements sociaux sera un des axes de ma contribution aux travaux de la commission. C’est ce que j’appelle le ‘jihad économique’.

 

Le rapport de la commission doit être rendu en juin prochain. Ce délai n’est-il pas trop court?

 

Le délai est effectivement court mais il y a urgence.  La nécessité de remettre un livrable en juillet 2020 focalisera l’attention des membres de la  commission sur des préconisations actionnables. Ce travail sera nourri par les multiples rapports produits par les organismes nationaux et internationaux.


A l’instar de tous les autres membres, vous allez contribuer aux travaux de la commission spéciale à titre bénévole. Quel message doit-on retenir?


Le sens de ce choix appartient à Sa Majesté. Le bénévolat est un modèle courant pour des missions de courte durée à temps partiel. Le bénévolat garantit aux membres de la commission une liberté de parole peu compatible avec une prestation rémunérée. Me concernant, je ne conçois pas du tout ma participation comme un geste bénévole. J'y vois un remboursement très partiel de ma dette vis-à-vis du pays qui m'a offert une éducation publique, gratuite, de qualité.

 

Quand on a tant reçu, il est normal de donner un peu en retour.