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Saaïd Amzazi - Mohamed Kabbaj

Saaïd Amzazi, ministre de l'Education nationale et de l'enseignement supérieur, et Mohamed Kabbaj, fondateur de l'Université privée de Marrakech.

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Marrakech. Quand former les médecins de demain devient un business sans état d’âme: à qui profite le crime?

Par Wadie El Mouden le 01/07/2021 à 10h01

De lourds soupçons continuent de peser sur la Faculté privée de médecine de Marrakech qui, trois ans après sa création, a encore du mal à honorer ses engagements, échappant à tout contrôle étatique. Que cache le silence du ministère de tutelle?

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Lors d’un entretien avec Le360, courant 2018, le ministre de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur, Saaïd Amzazi, avait fait part de son engagement ferme de veiller à la mise en conformité de la Faculté privée de médecine de Marrakech (FPMM), relevant de l’Université privée de Marrakech (propriété de Mohamed Kabbaj). Les dirigeants de la Faculté avaient promis d’aménager un nouvel hôpital pour répondre aux besoins des étudiants et surtout afin de satisfaire aux exigences requises dans ce domaine.

 

Le ministre de tutelle avait d’ailleurs reconnu que la licence a été octroyée à la FPMM sur la base d’un engagement clair et précis. «L’UPM prévoit de construire un CHU d’une capacité de 250 lits au niveau de son pôle santé. La première tranche sera prête début octobre 2019. Celle-ci comprend un centre de diagnostic, un centre d’imagerie médicale et un hôpital du jour», avait alors répondu le ministère, comme pour légitimer le visa-express délivré à la FPMM.

 

Trois ans plus tard, les promesses du ministère de tutelle et de l’UPM sont restées lettre morte. Le fameux CHU de 250 lits, supposé être le socle qui conforme la faculté de médecine aux exigences des terrains de stage, n’est toujours pas sorti de terre, et est resté maintenu au rang de projet. Pourtant, la FPMM accueille des étudiants et dispense des cours de médecine, sans honorer l’engagement majeur qui aurait servi à l’obtention de la licence d’exercer.

 

Le constat est accablant et les conséquences risquent d’être douloureuses. Abandonnés à leur triste sort, les étudiants de la FPMM doivent s’accommoder d’un terrain de stage totalement inadapté. Mais cela ne semble pas inquiéter outre mesure ni le promoteur de la faculté, ni, encore moins, le ministère de tutelle.

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Il faut savoir que l’Hôpital privé de Marrakech (HPM), seul et unique terrain de stage adossé aujourd’hui à la FPMM (racheté en 2018 auprès du groupe Saham), compte à peine 140 lits (et non 171 comme le prétendent ses dirigeants, qui prennent en considération une trentaine de lits, réservés aux soins ambulatoires). Quand on sait que les normes internationales exigent 1 étudiant pour 10 lits, hors soins ambulatoires, la Faculté privée de Marrakech, au vu de sa capacité litière, ne devrait pas excéder 14 étudiants, alors même qu’elle a annoncé un effectif de 80 étudiants inscrits pour sa première année universitaire, celle de 2018-2019. Cet effectif a atteint 100 étudiants lors de l’année universitaire 2019-2020.

 

Pour justifier ce manquement flagrant aux normes, le ministère de tutelle évoque à chaque fois sa volonté de répondre au «besoin important en médecins au Maroc», négligeant que ce besoin ne doit en aucun cas porter préjudice aux conditions dans lesquelles seront formés les futurs praticiens en médecine dans le Royaume.


 

Fuite en avant

Nous avons voulu en savoir plus sur les raisons ayant empêché l’UPM de construire l’hôpital, promis en 2018, et dont la première tranche devait normalement être prête en octobre 2019. A notre grande surprise, nous avons appris que cette échéance avait, entre-temps, été repoussée à octobre 2021.

 

N’ayant clairement pu honorer ses engagements, le top management de l’UPM ne ressent pas le besoin de justifier le retard pris dans l’adaptation du terrain de stage de sa faculté de médecine. Comme si de rien n’était, ses membres font se succéder les promesses.

 

Voici d’ailleurs la réponse formulée à l’écrit par l’UPM, à une question envoyée par Le360: «en plus de l’HPM, nous avons également lancé l’extension de notre complexe hospitalo-universitaire dont un hôpital de simulation, au sein même du campus de l’UPM. La première tranche sera opérationnelle à la rentrée 2021 conformément à notre engagement… L’acquisition d’une nouvelle unité hospitalière est également en cours de finalisation pour porter immédiatement notre capacité hospitalo-universitaire à 271 lits… La finalisation des projets mentionnés ci-dessus nous permettra de porter notre capacité litière à 271 lits en octobre 2021, 351 lits à la rentrée 2022 et 500 lits à l’horizon 2024 avec l’extension prévu de l’HPM. Pour la rentrée 2021/2022, l’ensemble de nos 100 étudiants de 3e et 4e années seront donc accueillis dans notre faculté hospitalo-universitaire d’au moins 270 lits». En attendant la concrétisation de ce plan d’action quadriennal 2021-2024, qui ne paraît alléchant que sur le papier, allons donc voir de plus près à quoi ressemble vraiment la situation réelle de l’enseignement de la médecine à la FPMM.

 

Dans toutes les facultés de médecine, les stages en milieu hospitalier débutent à partir de la troisième année. La FPMM, qui a entamé cette année la formation d’une troisième promotion d’étudiants, est tenue de mettre à la disposition de ses étudiants un terrain de stage adéquat pour appréhender l’univers hospitalier dans de bonnes conditions. Et surtout pour apprendre la pratique de leur métier.

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Interrogé à ce propos, le management de l’UPM estime que la capacité litière actuelle de l’HPM, soit 140 lits, est suffisante. «Pour l’année en cours, l’HPM accueille les 35 étudiants de troisième année de médecine qui font leurs stages conformément aux cahiers des normes pédagogiques. Nous vous laissons le soin de calculer et comparer notre ratio d’encadrement avec les autres facultés privées existantes», se félicite-t-on à l’UPM.

 

Les dirigeants de l’UPM font semblant d’ignorer que le calcul de ce taux d’encadrement ne repose pas sur l’effectif des étudiants de troisième année, mais doit tenir compte du nombre maximum d’étudiants autorisés chaque année à s’inscrire dans une formation de médecine (communément nommé le numerus clausus). Les facultés de médecine sont dans l’obligation d’adapter leurs terrains de stage au numerus clausus fixé chaque année par le ministère de tutelle.

 

A titre d’exemple, pour l’année universitaire 2020-2021, le numerus clausus de la FPMM a été relevé à 110. Par conséquent, pour un cycle de formation complet, sachant que le recours aux stages commence à partir de la troisième année, la FPMM pourrait compter jusqu’à 550 étudiants en ce qui concerne la formation généraliste (de la troisième à la septième année). S’il faut ajouter à cela au moins 150 étudiants qui vont choisir le résidanat (soit une spécialité), on peut en conclure que la FPMM est aujourd’hui autorisée à accueillir un total de 700 étudiants (troisième année et plus).

 

Avec ses 140 lits, il apparaît donc clairement que le terrain de stage de cette faculté est très en-dessous des normes internationales qui exigent un ratio de 1 étudiant pour 10 lits. Au Maroc, la moyenne dans les Centres hospitaliers universitaires (CHU) du secteur public se situe autour de 1 étudiant pour 5 lits. A titre d’exemple, le CHU Ibn Sina de Rabat compte un effectif de 400 à 500 étudiants, pour 2.000 lits.

 

Comparativement aux autres facultés privées marocaines, et après une compilation effectuée des données relatives aux terrains de stage et aux numerus clausus de l’année universitaire 2020-2021, c’est sans surprise que Le360 a pu constater que celle de Marrakech affiche le ratio le plus faible du Maroc. C’est à se demander comment le ministère de tutelle a pu accorder à cette faculté un numérus clausus nettement surdimensionné, ne correspondant en aucun cas à la capacité litière disponible. 

 

 

Numerus Clausus
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Aux insuffisances du terrain de stage s’ajoute la situation du corps professoral de la FPMM, essentiellement composé de vacataires exerçant dans le secteur public et ce, contrairement aux autres facultés privées qui, elles, s’appuient sur des ressources propres (la faculté de médecine Aboulcassis compte, à elle seule, 70 enseignants permanents).

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Ce n’est pas tout. Un terrain de stage doit également justifier d’un niveau d’activité suffisamment raisonnable, toutes spécialités confondues, pour permettre aux étudiants de se frotter à la réalité du terrain et d’apprendre la médecine au pied des malades. «Il ne suffit pas d’avoir des lits. Sans patients, les terrains de stage n’ont aucune utilité», explique ce professeur de médecine, tout en révélant un détail qui a toute son importance. En effet, a-t-il indiqué, au sein de l’HPM, ce sont les médecins qui recrutent les patients (chaque médecin amène ses propres patients), ce n’est donc pas la notoriété de l’établissement hospitalier qui les attire.

 

Contrairement à la situation à Casablanca ou à Rabat, où les facultés privées de médecine sont venues se greffer à des CHU déjà installés et dotés d’une réputation acquise au fil des ans, celle de Marrakech s’est précipitamment adossée à un hôpital sans histoire, accumulant des pertes année après année, depuis son ouverture, au deuxième trimestre 2016.

 

«On ne peut pas faire de raccourci dans le domaine de la santé. La notoriété se construit sur la durée. Pour atteindre un tel niveau de performance, il faut s’armer d’un staff médical d’une grande compétence. Or, dans ce domaine précisément, le noyau des meilleures compétences se concentre à Casablanca et à Rabat», soutient le patron d’une clinique de Casablanca.

 

Le seuil de la discorde

En achetant une structure hospitalière hautement fragile à 500 millions de dirhams (un montant révélé par plusieurs médias), Mohamed Kabbaj, fondateur de l’UPM, était sûr de garantir un retour sur investissement rapide grâce aux frais d’études qu’il engrangerait de la faculté de médecine (chaque étudiant doit s’acquitter annuellement d’une somme conséquente, de l’ordre de 120.000 dirhams).

 

De plus, une mesure prise par Amzazi, le dimanche 2 août 2020, abaissant le seuil d’admission dans les facultés de médecine à une moyenne de 12 sur 20, est venue davantage arranger le business de Mohamed Kabbaj. L’argument avancé pour justifier cette décision, selon lequel cet abaissement servirait à combler le besoin pressant de médecins au Maroc, ne tient, à vrai dire, pas la route.

 

«Lors des concours d’accès aux facultés de médecine au Maroc, il y a un nombre incalculable d’élèves qui se présentent. Et sur chaque université, il y a des listes d’attente interminables qui dépassent deux à trois fois la capacité de la faculté. Les universités de médecine n’ont donc pas de problème à attirer les bacheliers. Si l’on veut vraiment augmenter le nombre de médecins, il faut augmenter le nombre d’universités de qualité», s’insurge ce doyen d’une faculté de médecine publique.

 

De son côté, le ministère de l’Enseignement supérieur affirme que le seuil a été révisé à la baisse dans un esprit de respect d’une égalité des chances. «Une fois que ce seuil a été fixé pour le public, le même seuil a été exigé pour le privé et ce, conformément au principe selon lequel il faut avoir les mêmes exigences pour les deux secteurs. Il n’a jamais été question de fixer un seuil pour le privé ou encore moins au profit d’un  établissement particulier», se défend Mohamed Tahiri, directeur de l’enseignement supérieur à ce ministère.

 

Fixé à 12 sur 20, ce nouveau seuil d’admission est tout, sauf équitable, estime ce jeune membre de la coordination nationale des étudiants en médecine. «Avec une note de 12/20, un bachelier issu d’une famille riche a plus de chances d’accéder à une formation de médecine dans une faculté privée qu’un bachelier avec une note de 16/20 issu d’une famille à faible revenus dans une faculté publique», explique-t-il.

 

La plupart des interlocuteurs interrogés à ce sujet estiment que la seule université qui a eu du mal à attirer les étudiants est celle de Marrakech, qui peine à se doter d’un terrain de stage adéquat et d’un corps professoral permanent. A leurs yeux, la FPM est la seule qui a eu vraiment besoin de tirer ainsi vers le bas le seuil d’accessibilité au concours, dans le but d’attirer les étudiants qui n’avaient aucune chance d’être admis ailleurs. Nombre d’observateurs estiment que la dégradation de la moyenne qui permet d’être admis dans des facultés de médecine a été taillée sur mesure pour arranger les affaires de la FPM. Il aurait en effet été gênant pour la FPM de sortir du lot en étant la seule à demander une moyenne aussi basse. Le ministère de tutelle est donc vraisemblablement venu à son secours, en généralisant le nouveau seuil minimum de présélection à l’ensemble des facultés de médecine, publiques et privées.

 

«A elle seule, cette mesure est la preuve flagrante du favoritisme dont bénéficie la faculté de Marrakech», conclut cet ancien cadre du ministère de l’Enseignement supérieur, fin connaisseur de ce dossier.

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Enfin, à titre de rappel, dans notre enquête publiée en août 2020, Le360 avait largement évoqué les circonstances opaques dans lesquelles la FPMM a pu voir le jour en septembre 2018. Nous avions ainsi montré, preuves à l’appui, que l’hôpital privé de Marrakech ne peut en aucun cas constituer un vrai terrain de stage pour les apprentis médecins, au regard de sa faible capacité d’accueil.

 

Nous nous sommes intéressés au deal conclu entre, d’une part, l’Université de Mohamed Kabbaj et, d’autre part, Meden Healthcare, le pôle de santé du groupe Saham, propriété de Moulay Hafid Elalamy (MHE), pour l’acquisition de l’HPM. Nous avions alors constaté qu’à moins de deux mois de l’ouverture de la FPMM, il manquait encore une pièce maîtresse à ce dossier: l’hôpital, qui devait servir de terrain stage pour les étudiants, comme l’exigent les dispositions de la loi en vigueur.

 

Nous nous sommes alors interrogés sur la troublante quasi-simultanéité de trois évènements: un visa a été accordé par le ministère de tutelle, l’hôpital a été acheté et la faculté a ouvert ses portes.

 

Un an plus tard, le constat est sans appel: les conditions opaques qui ont présidé à l’ouverture de cette faculté de médecine de Marrakech déteignent sévèrement non seulement sur la qualité de l’enseignement de la médecine dans cet établissement, mais aussi sur celle de l’ensemble des facultés de médecine du territoire marocain.