Entretien. Hind Joudar, la Marocaine qui fait briller le caftan à travers le monde | www.le360.ma

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Hind Joudar
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Entretien. Hind Joudar, la Marocaine qui fait briller le caftan à travers le monde

Par Zineb Ibnouzahir le 17/09/2018 à 15h21

Derrière l’Oriental Fashion Show, évènement international dédié à la mode, se cache une femme pétrie de passions et qui brille par sa discrétion. Rencontre avec Hind Joudar, une passionnée comme on n'en fait presque plus...

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Depuis 15 ans, elle œuvre en coulisses pour mettre en lumière les beautés de l’Orient, revaloriser notre patrimoine et soutenir les créateurs marocains. Un travail d’orfèvre et de titan à la fois.

 

Bio express: diplômée en droit et en management, Hind Joudar débute sa carrière dans l’un des meilleurs cabinets d’avocat d’affaires de Paris. Quelques années plus tard, armée d’une solide expérience dans le domaine de l’entreprise, elle décide de créer son propre cabinet.

 

Mais Hind Joudar n’est pas une femme qui se contente de vivoter. Animée de nombreuses passions, elle se laisse emporter, transporter par son amour démesuré pour l’Histoire, la mode, la culture et les arts. Elle consacre ainsi de nombreuses heures à la recherche, retraçant minutieusement les origines de la mode orientale, si peu connue de tous, suivant son parcours pas à pas sur la légendaire route de la soie. Aboutissement de cette passion, l’édition d’un ouvrage référence: «Les merveilles du caftan».

 

En 2004, elle créée l’association  Route de la Soie et d’Al Andalus», qui a pour but premier de valoriser un art de vivre et un savoir-être s’inscrivant dans un patrimoine universel. Evènement phare de l’association, l’Oriental Fashion Show sillonne le monde et les hauts lieux de la mode à fort potentiel médiatique. 

 

Vous êtes la fondatrice de l’Oriental Fashion show, évènement qui fête en septembre sa 26ème édition au Royal Mansour. Qu’est-ce qui différencie ce défilé des autres évènements dédiés au caftan?

C’est un défilé de haute couture novateur et prestigieux qui se décline en plusieurs éditions annuelles. Fort de plusieurs années de présence sur la scène de la mode, il est le précurseur et la référence incontestée de la mode orientale.

 

L’Oriental Fashion Show est plus qu’un défilé de mode, c’est une parenthèse enchantée sur la scène de la mode. Tous les créateurs orientaux se retrouvent sur notre podium avec un seul but, celui de promouvoir une identité commune, alliance de raffinement traditionnel avec une sensibilité moderne.

 

Quel regard portez-vous sur l’évolution des créateurs au Maroc ?

Je pense que les créateurs marocains évoluent avec les tendances internationales tout en gardant une identité forte liée à leur héritage, et c’est ce qui fait leur particularité et leur originalité.

 

Comment expliquez-vous que ceux-ci aient tant de mal à s’exporter et à briller sur la scène internationale alors même que certains créateurs libanais ou tunisiens sont mondialement reconnus ?

Les créateurs marocains ont le mérite d’avoir porté la marque « Maroc » très loin et très haut. Leur vision de la mode est complètement différente de celles des Libanais ou des Tunisiens. Ils portent un regard particulier sur l’internationalisation, ils veulent garder l’authenticité de leur culture, de leur héritage et de leurs traditions. Ensemble ils ont su donner une force à la mode marocaine qui est connue dans le monde entier. Je pense que l’individualité de leurs noms leur paraît, dans une certaine mesure, moins importante que l’intérêt que représente l’identité marocaine dans laquelle ils s’intègrent complètement.

 

Sur la scène internationale de la mode, la Maroc compte de grands créateurs marocains, tel que Alber ElBaz, Bouchra Jarrar pour ne citer qu’eux.

 

Votre démarche est-elle la même avec les créateurs marocains et les créateurs étrangers ou soutenez-vous particulièrement les Marocains ? Et de quelle manière ?

Objectivement, oui, même j’ai, personnellement un faible particulier pour les créatrices marocaines qui méritent toutes les attentions. Le processus de création d’un caftan est long et fais intervenir plusieurs métiers d’art dont la plupart sont en voie de disparition. Par leur travail, elles jouent plusieurs rôles, celui d’entrepreneuses, de créatrices, de gardiennes des traditions et surtout de préservatrices d’un patrimoine précieux. On ne met pas assez en avant le fait que les métiers d’art sont en danger au Maroc et si on ne fait rien, ils risquent de disparaître à jamais.

 

J’ai plusieurs projets à mener sur la Route de la Soie avec des acteurs très actifs, mais je ne peux en dire plus. Si ces projets réussissent le caftan aura de beaux jours devant lui.

 

Aujourd’hui, votre évènement sillonne le monde, multipliant les escales chaque année au Maroc, en France, au Moyen-Orient… Comment réussissez-vous cet exploit ?

Chaque événement est préparé longtemps à l’avance. Lorsque l’Oriental Fashion Show a été créé, il avait une certaine vision, celle de déployer la richesse de la culture orientale à travers la mode, et de sensibiliser le public occidental en l’amenant à poser un autre regard sur cette culture qu’il connait mal malgré son influence dans le monde de l’art et de la littérature.

 

Sur le plan stratégique, nous voulions aussi la positionner sur le marché du luxe.

 

Sur le plan juridique nous avons choisi de créer une structure à but non lucratif, notre objectif était de garder un oeil sur la culture, la préservation du patrimoine et la sauvegarde des métiers d’arts, tout en créant de la valeur sur le long terme.

 

Nous avons choisi un nom qui soit en relation avec notre stratégie de développement, « Route de la Soie et d’Al-Andlus. » Le nom évoque une zone géographique très large englobant plusieurs régions du monde ayant une culture, une histoire commune. 

 

Chaque défilé a ses particularités et répond à des besoins spécifiques. Les défilés organisés à Paris ne répondent aux mêmes besoins que ceux organisés à Marrakech, à Baku, à Doha ou à Samarkand. 

 

Les besoins peuvent être à la fois culturels, économiques et sociaux. L’Oriental Fashion Show propose et le créateur dispose.

 

La mode au Maroc est un marché fortement concurrentiel et qui peine bien souvent à respecter une éthique. Comment l’expliquez-vous ?

Le Maroc a toujours encouragé l’entreprenariat et a mis en place un corpus juridique important pour protéger les commerçants et leurs droits, mais la plupart des entrepreneurs sont autodidactes et font leurs  armes sur le terrain. Ils ont tendance à faire abstraction parfois de ces règles protectrices, surtout en droit de propriété intellectuelle et industrielle, ce qui crée parfois une concurrence déloyale au détriment du secteur d’activité dans lequel ils évoluent qui finit par s’étouffer. 

 

L’innovation reste le meilleur moyen pour évoluer dans un marché concurrentiel tout en se distinguant des autres pour aller chercher de nouvelles parts de marchés et créer aussi de nouveaux besoins.

 

Aujourd’hui, certains créateurs de mode s’improvisent organisateurs de défilés. Doit-on voir dans cette reconversion un gage de qualité de l’évènement ?

Il est y a un adage populaire qui dit « on ne peut pas être au four et au moulin » et un autre qui dit « on est jamais mieux servi que par soi-même »; un créateur de mode sera toujours tenté de se servir en premier dans un défilé de mode qu’il est censé organisé pour les autres, il se mettra en valeur au détriment des stylistes participants, son intérêt particulier va primer sur celui des autres, et souvent les stylistes le réalisent à leurs dépens. 

 

Le conflit d'intérêt peut potentiellement remettre en cause la neutralité et l'impartialité avec lesquelles cette personne doit accomplir sa mission du fait de ses intérêts personnels.

 

Les conséquences sont souvent désastreuses à tous les points de vues : financier, médiatique, humain…

 

Le créateur de mode qui organise un défilé cède très vite à l’appel de la contrefaçon, il va chercher à copier les professionnels qui ont une connaissance du terrain bien meilleur et dont la mission première est d’être au service du bien des stylistes et créateurs. Malheureusement, le résultat de ces entreprises est souvent proche du désastre.

 

Quel avenir pour la mode orientale à l’heure de l’appropriation culturelle par les grandes maisons de couture occidentales ?

Les créateurs occidentaux ont toujours puisé leurs inspirations dans la mode et la culture orientale, ce n’est pas nouveau. Je pense que c’est une bonne chose, la culture est un bien commun à tous et sa vocation universelle lui permet de vivre à travers les âges.

 

Quels sont vos projets à venir ?

Faire évoluer et positionner les créateurs avec qui nous collaborons vers une économie durable et stable.