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Une femme marche devant le bâtiment abritant le groupe israélien NSO, à Herzliya, près de Tel Aviv. L'entreprise israélienne est accusée par plusieurs médias de fournir des logiciels espions à des gouvernements, dont le Maroc. 

© Copyright : Jack GUEZ / AFP

Espionnage: le Maroc encore une fois au cœur d’un feuilleton qui relève de la science-fiction

Par Mohammed Boudarham le 19/07/2021 à 09h58 (mise à jour le 19/07/2021 à 09h59)

Une enquête publiée hier dans 17 médias internationaux, dont Le Monde, The Guardian et The Washington Post, prétend révéler que le Maroc aurait utilisé un logiciel-espion mis au point par la société israélienne NSO, pour viser des journalistes, des patrons de presse et des personnalités françaises. Un tissu de balivernes, et zéro preuve présentée.

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C’est supposé être le feuilleton de l’été. Une période habituellement calme, côté actualités chaudes, et que les journaux affrontent en sortant du frigo des sujets magazines. Cette deuxième moitié du mois de juillet sera animée par une série d’articles qui présentent des ingrédients, combinant sensationnalisme, espionnage de masse, avec des victimes sélectionnées parmi les journalistes, les décideurs et les politiques, dont le nombre, affolant, atteint 50.000.

 

En effet, un consortium de 17 journaux internationaux, dont font partie les quotidiens français Le Monde, britannique The Guardian, et américain The Washington Post, a donné un écho mondial à des conclusions, concoctées par les organisations Forbidden Stories et Amnesty International. Objet de leur enquête: un logiciel sophistiqué, Pegasus, fabriqué par l’entreprise israélienne NSO. Ce fameux Pegasus est présenté comme un logiciel espion, capable d’aspirer, de façon indétectable, non seulement toutes les données contenues dans un téléphone portable, depuis les photographies, vidéos, carnets d’adresses et messages échangés dans des applications sécurisées comme WhatsApp, mais d’activer la caméra et le micro pour regarder l’environnement de la cible et écouter ses conversations même quand l’appareil téléphonique est éteint.

 

Voilà pour les performances de ce logiciel avec lequel les Marocains ont déjà fait connaissance lors d’une première salve par le même consortium de 17 journaux, en juillet 2020. A l’époque, Amnesty International avait affirmé dans un rapport publié le 22 juin 2020 sur son site web qu’elle a soumis le téléphone portable du journaliste Omar Radi à une expertise et découvert qu’il a été infecté par Pegasus. Le feuilleton de l’été dernier n’a pas suscité de ferveur chez les lecteurs, parce qu’il n’était corroboré par aucune preuve. Les autorités marocaines ont demandé à Amnesty international de fournir les preuves de son accusation. Un an plus tard, le Maroc les attend toujours, ces fameuses preuves.

Piratage du portable de Omar Radi: les dessous de l’accusation des autorités marocaines par Amnesty international 

 

Juillet 2021, ce n’est plus d’une personne qu’il s’agit, mais de 50 000, dont les téléphones auraient été infectées ou ciblées par 11 Etats, dont le Maroc. «Plusieurs milliers de numéros téléphoniques en «+33», l’indicatif français, ont été ciblés par Pegasus, la majorité pour le compte d’un pays “allié“ de la France, le Maroc», écrit Le Monde dans un article publié le 18 juillet

 

France info, qui fait partie du groupe des 17, précise dans un article publié ce lundi 19 juillet, que sur les 50 000 numéros de portable qui auraient été espionnés, 10 000 ont été pris en charge par le Maroc! France Info cite une liste, essentiellement composée de numéros de journalistes. Dans cette liste de cibles potentielles, on trouve –pourtant– «certains de nos confrères qui n’avaient jamais traités de sujets liés au Maroc», indique France Info.

 

Passons outre l’étonnement de voir Rabat espionner des journalistes qui n’ont jamais traité dans leur vie un sujet sur le Maroc. Parmi les journalistes qui auraient été ciblés par le Maroc, le nom du polémiste Eric Zemmour est souvent cité. Le quotidien Le Monde et France Info parlent de l’infection de son téléphone portable en 2019. Mais en quoi Eric Zemmour pouvait intéresser le Maroc en 2019? A l’époque, il n’était même encore question de sa possible candidature aux élections présidentielles en France. A moins que Pegasus ne soit doté également du pouvoir de prédire le futur, il n’y aucune raison qui puisse motiver l’espionnage de ce polémiste par Rabat.

 

Autre source d’étonnement: Le Monde écrit que «les activités de NSO éclairent, en partie, les rapprochements récents de l’Etat hébreu avec l’Arabie saoudite, la Hongrie ou le Maroc». Si l’on accorde du crédit au journal de référence français, le Maroc a accepté de signer les accords d’Abraham à seule fin de disposer du logiciel espion Pegasus. Ce logiciel serait donc plus important que la reconnaissance par Washington de la souveraineté du Royaume sur le Sahara. On aura tout vu!

 

Sollicité par Le Monde, Rabat «rejette catégoriquement les allégations» faisant état d’une «quelconque relation entre le Maroc et la compagnie israélienne [NSO]». Le démenti catégorique de Rabat est balayé d’un revers de main, non pas par la présentation de preuves, mais par un fort sentiment de présomption de culpabilité qui confine à l’acharnement.

 

A la manière d’un teaser, Le Monde tient en haleine ses lecteurs en affirmant que ce journal va publier des scoops «à partir du 18 juillet, dans une série de révélations programmées tout au long de la semaine». Il convient d’attendre, peut-être, la fin du feuilleton pour connaître les preuves dont disposent Le Monde et France Info pour accuser de façon aussi formelle le Maroc d’espionner 10 000 personnes.

 

Car jusqu'ici, il n’y a aucune preuve dans les assertions du Monde et de France Info. Le Monde dépasse même le cercle des journalistes en affirmant que «des diplomates, des hauts fonctionnaires, des élus: le logiciel de NSO a permis au Maroc, pour un tarif modique, de cibler, en quelques clics, des pans entiers de notre appareil d’Etat». Sur quelles preuves reposent ces affirmations? Sur «le consortium Forbidden Stories et le Security Lab d’Amnesty International ont pu techniquement déterminer que l’infection avec Pegasus avait été couronnée de succès».

 

«Le Security Lab d’Amnesty International, partenaire technique du consortium formé par Forbidden Stories, permet de confirmer de manière incontestable qu’après leur sélection, des téléphones ont été infectés et des Français espionnés», indique également France Info.

 

Combien de téléphones portables a pu analyser ce fameux laboratoire (Security Lab) d’AI? Le consortium de journaux indique que 67 téléphones sur 50 000 ont été expertisés par Security Lab et 37 présentaient des traces d’infection. Autrement dit, Forbidden Stories s’est permis de tirer des conclusions pour accuser pas moins de 11 pays, en se basant sur un échantillon représentant 0,00074% du listing de phones que ce consortium s’est procuré. Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est très léger.

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En plus de l’absence de preuves présentées pour les fameux 10 000 numéros, le consortium de journaux présente un coût impossible pour le Maroc. D’après Forbbiden Stories, le Maroc a investi 640 fois 8 millions de dollars. Ce qui donne 5,1 milliards de dollars. Quelle personne sensée peut croire en de telles balivernes!

 

Le groupe israélien NSO a «nié fermement les fausses accusations portées» dans l'enquête des 17 médias. Elle «est bourrée de suppositions erronées et de théories non corroborées, les sources ont fourni des informations qui n'ont aucune base factuelle», a-t-il écrit sur son site, en précisant envisager de porter plainte en diffamation.

 

Au regard de l’absence de preuves jusqu'ici présentées par le consortium de 17 journaux, le feuilleton de cet été est probablement voué au même sort que celui l’été dernier: un manque total d’engouement.