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Algérie. L’ennemi marocain ou quand la théorie du complot atteint des sommets

Par Tarik Qattab le 13/03/2019 à 12h35 (mise à jour le 13/03/2019 à 14h15)

Tentant de faire diversion sur la contestation inédite du régime Bouteflika en Algérie, certains médias ressortent la vieille rengaine de l’ennemi extérieur. Celui-ci est tout désigné: le Maroc. Au risque de déployer les scénarii les plus improbables. Exemple.

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Le récit est littéralement époustouflant et il est à la hauteur des best-sellers littéraires du Portugais José António Afonso Rodrigues dos Santos. Mais quand bien même on tenterait d’en faire un scénario pour les plus grands block-busters hollywoodiens, même avec Steven Spielberg aux commandes, la manœuvre serait ardue. Le titre est cependant tout trouvé : «l’ennemi marocain en œuvre pour détruire l’Algérie».

 

Alors que le peuple algérien est descendu dans la rue depuis bientôt quatre semaines, les théories du complot, d’abord discrètes, se font de plus en plus retentissantes. Et certaines sont des chefs-d’œuvre en la matière. C’est ainsi que le site Algérie Patriotique nous gratifie d’un véritable cas d’école. La recette? Mixez complot américano-sioniste, guerre froide, schisme chiite-sunnite et, bien sûr, le Maroc comme indispensable base à ces ingrédients, dans le seul but de faire de l’Algérie la cible d’un véritable plan de destruction mené par une coalition mondiale et voilà, vous y êtes. A peu de choses près.

 

Que l’on essaie quand même de comprendre. Le synopsis veut que si la contestation du régime Bouteflika est en cours en Algérie et si elle promet de monter d’un cran dans les prochains jours, c’est parce qu’il y a machination mondiale. Le peuple algérien n’en est que le pauvre et ignorant instrument.


Dans les détails, et citant une source de renseignements «spécialisée», elle-même citée par un analyste iranien, Mohammed Sadeg Al-Hosseini, le médias algérien «informe» de l’existence d’une base au Maroc, à Rabat, «pour dévier les manifestations en cours pour la destruction de l’Algérie».

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Côté acteurs principaux, comptez quatre agents des services de renseignements américains, six agents des renseignements marocains, douze «experts en subversion» serbes, des membres de l’organisation serbe Otpor, financée par la CIA, et huit islamistes algériens.

 

Le lieu de tournage, soit la «base », est censé «coordonner toutes les actuelles ou futures opérations de planification, de financement et d’approvisionnement de certaines parties participant actuellement au mouvement algérien et en relation avec ce centre, dans le but de provoquer le chaos et d’engager des confrontations avec les forces de sécurité algériennes, afin de créer les conditions favorables à la transformation du mouvement pacifique en affrontements armés, soit modifier le cours des événements et définir une nouvelle trajectoire à l’action et ses visées, pour atteindre cet objectif précité». Ouf! L’exploit, c’est de faire tenir tout cela en une seule phrase.

 

Il existe aussi deux autres lieux de tournage, à l’extérieur cette fois. Ce sont des salles d’opérations, à Oujda et Errachidia, avec leurs propres agents américano-marocco-serbes. Mission: exécuter le «plan». Pour Errachidia, et pour la beauté du geste, ajoutez aussi (bien évidemment) des agents de l’ancienne puissance coloniale, la France.

 

Vous en voulez encore? Il y a également trois camps militaires dédiés à «la chose», à Laâyoune (ben oui, le Sahara est un must), à Smara et … en Mauritanie. Sans oublier l’étroite collaboration dans les domaines de l’approvisionnement logistique, avec le mouvement Ennahdha en Tunisie. On ferait exprès de vouloir fâcher l’Algérie avec tout son entourage, on n’y parviendrait pas.


On a failli oublier: des ennemis de l’intérieur (groupes islamistes algériens et le Mouvement pour l'Autonomie de la Kabylie, hostile au régime algérien), jouent les seconds rôles. Même dans les plus grandes productions, il faut bien des acteurs locaux et cela, tout le monde le sait.

 

Côté production justement, c’est Steve Bannon, conseiller de Donald Trump qui est aux mannettes depuis l’Europe, mais aussi le milliardaire américain George Soros, pour le compte de la CIA. C’est eux qui financent l’ensemble. Aux grands projets, les grands moyens.

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Voilà, c’est à peu près tout. On vous fera l’économie des tenants et des aboutissants et des riches rebondissements de cette œuvre.

 

Mais redevenons un peu sérieux. S’il est de ces réflexes qui ont la vie dure, comme crier au complot extérieur pour dévier l’opinion des maux intérieurs, le trait ici est pour le moins grossi. La dose de produits illicites nécessaires à une telle imagination l’est tout autant. S’en prendre au Maroc et à tous les autres, alors que l’Algérie est le théâtre de manifestations inédites pour contester la volonté ferme du clan Bouteflika de se maintenir au pouvoir, est petit, comme ruse.

 

Il n’y a rien de surprenant cela étant, connaissant qui est derrière le site Algérie Patriotique. Ce média n’est autre que la propriété du fils du général Khalid Nizar, ancien ministre algérien de la Défense et véritable bourreau de la décennie noire en Algérie, poursuivi en Suisse pour crimes de guerre contre ses propres concitoyens.

 

On retiendra aussi que le seul mérite d’un tel «opus», et venant d’un des médias algériens les plus hostiles à l’intégrité territoriale du Maroc, c’est que pris dans sa folie créative, l’auteur s’est comme oublié. Il admet noir sur blanc que la ville de Smara est bel et bien un territoire marocain puisque située «au sud-est du Maroc». Ne dit-on pas que dans chaque fiction, il existe une part de vérité. Et celle-là est bien établie.