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Voici pourquoi la «guerre des visas» que mène la France au Maroc est contre-productive

Par Tarik Qattab le 20/06/2022 à 17h14 (mise à jour le 20/06/2022 à 17h32)

Censée faire pression sur le Maroc, la restriction des visas Schengen accordés par la France aux Marocains tourne à la punition collective. Le rendez-vous pour obtenir ce sésame est devenu quasi-impossible. Voici les explications d’une source diplomatique française et le commentaire d’une source dans la diplomatie marocaine.

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La polémique née après la décision des autorités françaises de restreindre le nombre de visas Schengen émis par leurs services consulaires enfle au Maroc. Aucun allègement d’une mesure jugée punitive à l’égard du Royaume ne pointant à l’horizon, la colère gronde et de plus en plus de voix s’élèvent pour en dénoncer le caractère tant arbitraire qu’injustifié. Fait plus au moins nouveau: la mesure ne cible plus uniquement les étudiants, les touristes ou encore les personnes voulant se faire soigner, mais aussi la classe dirigeante et les hommes d’affaires au Maroc. C’est ainsi qu’une dizaine de cadres de l’Office chérifien des phosphates (OCP) se sont récemment vu refuser leur demande de visa alors qu’ils voulaient prendre part au salon Vivatech (15-18 juin 2022), un rendez-vous incontournable de la haute technologie et dont l’OCP, à travers l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), était le pilier de la participation marocaine.

 

Patron de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), Chakib Alj, a également été victime de cette mesure, au même titre que ce dirigeant d’une grande institution de la place et l’ensemble des cadres dirigeants qui devaient l’accompagner dans un déplacement en France. Même le simple fait d’obtenir un rendez-vous pour un visa relève désormais du parcours du combattant. «C’est voulu. Ils (les services consulaires français, ndlr) ont pour instruction de faire mal, de provoquer des réactions de colère parmi les élites marocaines contre leur propre gouvernement», témoigne-t-il.

 

L’objectif recherché est biaisé et l’arme des visas, si elle peut faire du bruit dans l’immédiat, n’en constitue pas moins une manœuvre à courte vue, dont les effets à moyen et long termes ne semblent pas avoir été réellement pesés par l’exécutif français. Car, de nombreux Marocains ont depuis appris à s’adapter, certains préférant avoir recours aux services consulaires des autres pays de l’espace Schengen, comme l’Espagne, la Belgique ou l’Italie, d’autres mettant le cap sur des destinations autres que la France, comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni, pour leurs études ou leurs vacances.

 

La décision de réduire drastiquement les visas date de septembre 2021 et concerne tant le Maroc que l’Algérie et la Tunisie. Elle se voulait un moyen de faire pression sur ces trois pays face à leur refus d’accueillir leurs ressortissants en séjour illégal en France que les autorités de ce pays voulaient expulser. «Une décision rendue nécessaire par le fait que ces pays n'acceptent pas de reprendre des ressortissants que nous ne souhaitons pas et ne pouvons pas garder en France», avait alors expliqué le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, annonçant une baisse de 50% du nombre de visas délivrés pour les ressortissants du Maroc et de l'Algérie et de 33% pour ceux de la Tunisie.

 

Le Maroc, à travers le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait alors répondu que pour accueillir ces migrants, il fallait simplement qu’ils disposent d’un document prouvant leur nationalité marocaine et, dans le contexte sanitaire imposé par le Covid-19, d’un test PCR négatif, comme le précisent les conditions de restriction relatives à l’accès au territoire national. Autrement, «je pense que nos différents consulats ont délivré, rien qu’au cours des 8 derniers mois, quelque 400 laissez-passer pour des immigrés refoulés», avait noté le chef de la diplomatie marocaine lors d’une conférence de presse donnée avec son homologue mauritanien, le 28 septembre dernier à Rabat. Or, la France ne pouvait obliger les concernés à se faire tester, la contrainte au PCR n’étant pas autorisée par la loi française.

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Autant dire que le problème est moins sur le principe que sur la manière. Ceci, alors que peu de temps après, c’est Gérald Darmanin, alors ministre français de l’Intérieur et toujours locataire de la Place Beauvau, qui avait pris son bâton (de pèlerin, mais pas que) pour défendre une mesure non dénuée de calculs électoralistes. On s’en souvient, l’heure était, à l’époque, à la préparation de la campagne électorale, tant pour la présidentielle que pour les législatives en France. Face aux discours extrêmes d’une Marine Le Pen ou d’un Eric Zemmour, ouvertement opposés à l’immigration en France, la majorité présidentielle a dû marquer un virage à droite. Les élections sont désormais derrière, mais la mesure est restée, créant une situation de blocage

 

«Un retour sur cette décision maintenant soulignerait son caractère populiste et électoraliste et cela ne manquera pas de décrédibiliser l’actuelle administration française. D’où le statu quo», nous explique cette source française bien au fait des rouages du Quai d’Orsay. Contactée par Le360, une source diplomatique française confirme, tout en jouant la nuance. Sous couvert d’anonymat, elle note qu’il n’y a pas d’évolution majeure sur ce dossier. «La France continuera d’appliquer le quota de 50% d’acceptation des demandes de visa tant que les raisons ayant motivé son application ne sont pas résolues», à savoir le refus par le Maroc d’accueillir des migrants clandestins que la France entendait refouler, selon les termes utilisés par cette source.

 

La même source précise néanmoins, mais sans pouvoir le prouver, que cette mesure n’est nullement dirigée contre une catégorie socioprofessionnelle spécifique. «Le mode de sélection est purement aléatoire et une fois le quota rempli sur une journée ou une durée déterminée, le reste des demandes est automatiquement rejeté», explique-t-elle.

 

L’issue, pour elle, serait que la France et le Maroc puissent de nouveau dialoguer sur cette question et y trouver des solutions. «De premiers contacts ont été établis pour tenter de trouver une issue à ce blocage, mais il n’y a pas eu de suite. L’espoir est de voir le dialogue rétabli entre les deux pays», indique la même source qui suggère que la France espère un «geste» de la part de la diplomatie marocaine.

 

La diplomatie marocaine est-elle prête à faire le «geste» que semble réclamer la France? Interrogée par Le360, une source dans la diplomatie marocaine, commente en ces termes: «La France comprend que le Maroc exige un test PCR ou un pass vaccinal de ses citoyens résidant à l’étranger, ainsi que du reste du monde, pour accéder au territoire marocain, mais demande à ce que cette condition ne s’applique pas aux citoyens qu’elle veut expulser vers le Maroc». Car si la France ne veut pas passer outre ses lois et contraindre des immigrés clandestins à passer un test PCR avant d’embarquer dans un avion, elle attend une «faveur», une «exception» des pays d’où sont originaires ces migrants, fut-ce en foulant des pieds leurs propres règles et lois.

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Notre source précise que la France «ne demande pas un droit, mais une faveur». Et d’ajouter: «dans le cadre d’un partenariat, le Maroc n’a pas dit non et était prêt à donner suite, mais pas sous la menace.»

 

A ce sujet, notre source explique que le Maroc était disposé à coopérer avec les autorités françaises. «Le Maroc était ouvert au dialogue et a même proposé de trouver des solutions au cas par cas aux ressortissants clandestins en question. D’autant qu’il était question tout au plus de 80 personnes». Un aéroport avait même été désigné pour accueillir par groupe de dix, dans un avion privé, les citoyens qui font l’objet de cette mesure. Ces derniers allaient être testés à l’aéroport, ceux d’entre eux qui étaient positifs allaient se faire soigner et les testés négatifs allaient se faire vacciner. «Mais à peine avons-nous débuté les discussions dans ce sens que le ministre français de l’Intérieur annonce des restrictions de 50% et le ciblage des dirigeants et l’élite», déplore notre source.

 

C’était avant que les autorités françaises ne s’adonnent, tambour battant et devant les médias, à une forme de chantage conditionnant l’obtention de visas à la réadmission des clandestins. «Dans le lot, il y a eu de la pression, mais aussi du bashing. La mesure s’assimile ainsi à une sanction, voire une punition», déplore cette source marocaine. Et de préciser que «ce genre d’affaires se règle entre partenaires et sur la base de demandes et de besoins clairement définis. Pas sous la pression. Le Maroc ne s’assoit jamais autour d’une table sous la pression. Accepter cela, c’est déjà négocier en situation de faiblesse.»

 

Utiliser les visas comme une arme n’est pas une démarche qui sert la relation entre les deux pays, insiste notre source. «Ce n’est pas de la sorte que je vois la relation entre la France et le Maroc. Pour le bien de la relation d’abord. Pour que cette relation soit saine, il faut que chacun aide l’autre et non pas le menace. L’intérêt de la relation entre les deux pays est de ne pas entrer dans ce genre de chantage. La relation se gère en partenaires. La menace n’est pas la bonne démarche pour la relation, quel que soit le sujet», conclut notre source.

 

La réadmission des clandestins marocains achoppe dès lors davantage sur une question de forme que de fond. Il ne fait pas de doute que cette question de forme sera solutionnée entre les deux gouvernements. Mais en attendant, l’impact des restrictions de visas et les tribulations de celles et ceux qui ont essayé d’avoir un rendez-vous laisseront des séquelles. Le chef d’une grande entreprise marocaine prévient que «la France est en train de faire mal aux leviers de son influence, intimement liés aux relations multiformes qu’elle maintient avec le Maroc et les Marocains. Ces leviers d’influence, c’était permettre à un étudiant d’aller en France, à un malade de se faire soigner là-bas, permettre à un touriste, à un homme d’affaires de partir dans un pays dont il parle la langue et comprend la culture.» Celui-ci pointe aussi du doigt la baisse de la qualité de l’enseignement dispensé dans les établissements français au Maroc. «Je vois autour de moi des personnes se poser de sérieuses questions sur la politique française au Maroc. Un jour, ils s’en détourneront. Et c’est dommage pour l’influence française, parce que c’est un pays proche du Maroc, un allié», déplore ainsi ce chef d’entreprise.