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Casablanca - Années 50 - Protectorat français première moitié nord du Maroc - Place de France - Hôtel Excelsior - Scène urbaine - Architecture coloniale - Colons - «Protecteurs»

Près de 38 ans après l'instauration du protectorat français sur la première moitié nord du Maroc, le centre-ville de Casablanca, initié par le maréchal Lyautey: la place de France, l'hôtel Excelsior, l'entrée de la rue de l'Horloge, en 1950.

© Copyright : Pierre E. Lamaison / Archives, Coll. part.

Tribune. «Bousbir», Casablanca: la double peine infligée à des femmes, par des «chercheurs» suisses

Par Jalal Drissi le 23/11/2022 à 16h59

Entre 1923 et 1955, l’administration coloniale a établi à Casablanca le sinistre quartier réservé de Bousbir. Son histoire, revisitée et manipulée, surgit épisodiquement dans l’actualité et dégage, de plus en plus, des relents ambigus qui trahissent l’attachement viscéral de certains Occidentaux envers l’orientalisme et le voyeurisme.

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«Bousbir» provient de la déformation du nom du propriétaire du terrain sur lequel a été érigé ce lieu. Il s’agit d’un diplomate français, un spéculateur immobilier, du nom de Prosper Ferrieu («Brousbir» devenu «Bousbir») qui exerçait ses fonctions au sein de l’agence consulaire française à Casablanca.

 

Le lieu connaît aussi sa sinistre réputation grâce aux centaines de clichés de femmes spoliées de leur dignité et de leurs droits par des colons, prises par de nombreux photographes dont, entre autres, Marcelin Flandrin (1889-1957), photographe à ses heures de l’armée française.

 

La récente résurgence dans l’actualité de Bousbir est le fait de deux chercheurs en «géographie culturelle» de l’université de Genève: Jean-François Staszak et Raphaël Pieroni. 

 

Ils organisent du 22 novembre au 20 janvier 2023, dans les locaux de leur université, une exposition (sur la base d’images, de films, de documents et de maquettes), avec ce titre évocateur: «Quartier réservé -prostitution coloniale, Casablanca, 1923-1955».

 

Une expo sur le thème de la prostitution? Audience garantie

Ils sont aussi les auteurs de l’ouvrage «Quartier réservé, Bousbir, Casablanca», publié en 2020. Quand les deux chercheurs ont décidé de passer du champ de la recherche académique pour s’engager dans l’organisation d’expositions de «photos» sur Bousbir, ils ont vite fait de se laisser rattraper par la caricature et la simplification.

 

Faire une exposition sur le thème de la prostitution (un phénomène fascinant et sulfureux à la fois, qui interpelle toutes les collectivités humaines sans exception) garantit de l’audience, et permet aussi de mobiliser facilement des «ressources» pour l’organisation de l’évènement.

 

Ils sont donc passés à la présentation d’images de femmes en situation d’infortune, y compris ces cartes postales d’époque, mettant en scène leur détresse humaine, malgré un décorum forcé. 

 

Le volet «scientifique» initial de la démarche a donc disparu, cédant le champ à des présentations mal expliquées, au concept incertain. La pulsion «scopique» prime et relègue le tragique de ces femmes au second plan. Plusieurs observateurs ont souligné le malaise et parfois l’embarras ressentis, devant cette «offre visuelle» équivoque.

 

La dimension centrale de la souffrance humaine liée à Bousbir n’est pas intégrée sérieusement dans le discours d’accompagnement. Il aurait fallu distinguer fermement entre les victimes (les femmes) et l’auteur du méfait (l’administration coloniale). Raconter Bousbir, ce n’est pas raconter une histoire tranquille, ou une histoire de gaudriole. Raconter Bousbir, c’est aussi raconter l’histoire d’un piétinement de droits humains.

 

Des clichés voyeuristes, une «caution scientifique» douteuse

A travers l’édification de Bousbir, le colon a également cherché à dénigrer, mais en vain, la résistance patriotique qui a eu lieu à Casablanca même. Un «quartier réservé», érigé «expressément» dans une zone connue pour ses hauts faits nationalistes de résistance, des faits qui ont précipité le départ des colons.

 

Confronté à d’accablantes images «érotico-exotiques» (!), on ne sait plus à quel champ précis de connaissances ou d’esthétique peut bien relever cette exposition. Tout y est trouble. Le lien établi entre «Bousbir» et une «géographie culturelle», censée être la discipline des deux chercheurs, n’est vraiment pas intelligible.

 

L’exposition «Quartier réservé -prostitution coloniale, Casablanca, 1923-1955» relève-t-elle de l’art photographique? De la sociologie? De la socio-psychologie? De l’histoire? De la sociologie urbaine? Ou, peut-être, d’un folklorisme orientaliste et d’une certaine nostalgie pour un orientalisme fantasmé, qui continue à susciter bien de l’intérêt en Occident?

 

Devant les médias, les arguments des deux chercheurs ont perdu de leur pertinence. La finalité scientifique «revendiquée» est mise à mal par des clichés qui en appellent d’abord au voyeurisme. Il faut bien attirer le badaud…

 

Nous retiendrons notamment l’article du quotidien français Le Monde du 20 novembre 2022, sous ce titre «Maroc: Bousbir, à Casablanca, la plus grande maison close à ciel ouvert du monde sous le protectorat»; et celui du quotidien suisse Le Temps: «Au Maroc, cette prostitution que vous ne saurez voir». 

 

Le sentiment de honte est à ressentir par le coupable

Le journal suisse, en titrant «(…) que vous ne saurez voir (…)» fait maladroitement allusion à la déprogrammation de cette exposition, qui était prévue en 2021 à Casablanca.

 

Jean-François Staszak est revenu, dans Le Monde, sur cette déprogrammation. Celle-ci serait motivée, selon lui, par le fait que Bousbir est «un sujet de honte». Son explication, spéculative, relève du contresens.

 

Bousbir n’est pas un sujet de honte. Bousbir est un sujet d’indignation, de colère, d’écœurement et de tristesse, face aux outrages infligés à des femmes par l’administration coloniale. Bousbir est une tache indélébile sur le front du colon. La honte est du côté du coupable et non de celui de la victime!

 

Les organisateurs sont également à la limite de la contrevérité quand ils affirment qu’à Bousbir, les femmes exerçaient «dans des conditions -proches- du travail forcé». 

 

L’euphémisme induit par «proche» est à la fois surréaliste et intolérable. Et il éclaire sur les visées «orientalistes» des auteurs, qui pensent que ces femmes nues, installées dans des positions suggestives, et données à voir dans des clichés photographiques, étaient forcément des créatures lascives, des machines consentantes, pour donner du plaisir. Une vision au mieux naïve, au pire, cruelle, de la réalité d’humaines contraintes de vendre leur corps, un corps, qui plus est, exhibé comme si elles étaient des bêtes de foire.

 

«Images, films, documents et maquette de l’exposition donnent à voir le Bousbir des années 1930: un «parc à thème érotico-exotique» comme le qualifient les deux chercheurs genevois», écrit Le Monde. La qualification de «parc à thème érotico-exotique» ne pourrait embellir, ni modifier une douloureuse réalité.  

 

Jean-François Staszak a également affirmé, dans Le Temps, que «trouver des traces de la vie de ces femmes était très compliqué car elles ne sont que des subalternes et l’histoire ne retient que la parole des vainqueurs».

 

On est tenté de penser que ce n’est absolument pas la réalité de ces femmes, soumises et forcées, qui a intéressé ce chercheur, mais bien une imagerie qui flatte les fantasmes des Occidentaux –qui sont des vainqueurs prisonniers à vie de leurs clichés sur le Maghreb, l’Orient, l’Afrique…

 

Au-delà même du fait d’organiser cette exposition, le problème qu’elle pose est ce discours d’accompagnement, ambigu et imprécis. Dans la note de présentation, l’Université de Genève a voulu conférer un cachet scientifique à l’événement. Mais les documents présentés, qui mêlent colonialisme, racisme, érotisme, exotisme, traite d'êtres humains, esclavage sexuel, prostitution forcée, etc., auraient bien eu besoin, et auraient même exigé, un tout autre type de traitement et de communication.