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La finale «berbère» de la Coupe «arabe»

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Hors des surfaces de jeux, on ne peut être insensible à cette question récurrente autour de l’arabité et de l’amazighité, dépassant le stade de broutille d’ordre terminologique pour se nicher au cœur de l’identité.
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Le mythique entraîneur de Liverpool Bill Shankly avait dit un jour: «le football, ce n'est pas une question de vie ou de mort. C'est bien plus important que cela».

Le ballon rond déchaîne les passions, c’est une évidence. Mais cette fois, l’agitation englobe aussi une certaine appellation.

Sans vouloir chipoter sur les mots, il y est d’abord question de nuance sémantique.

La Coupe arabe 2021 de la FIFA, organisée au Qatar, dite en anglais «Arab Cup», traduite vers l’arabe de manière non littérale en «Kaâs al-‘Arabe» (la Coupe des Arabes), basculerait de fait, du linguistique et culturel à l’instar des jeux de la francophonie ou du Commonwealth, au registre ethnico-racial.

Or, lois du jeu, il est connu qu’en matière de championnats de cette nature, le référent ne saurait se baser sur de tels critères et que cette compétition transcontinentale aurait gagné à avoir une désignation moins clivante telle que «Coupe du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord».

C’est ce qui ressort en tous cas de quelques propositions et explique moult réactions.

Elles émanent d’associations culturelles basées au Maghreb et en Europe, qui ont interpellé par écrit la Fifa, en la personne de son président Gianni Infantino, n’hésitant pas à invoquer une «terminologie discriminatoire».

Même son de cloche du côté d’intellectuels de la mouvance amazighe via quelques articles de presse où il fut état, rien de moins que de «racisme institutionnel», de «violation flagrante des droits culturels des peuples de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord», excluant les Amazighs, les Kurdes, les Coptes...  Et faisant la promotion d’une «idéologie dépassée avec la disparition des partis Baas».

Aucune réponse jusqu’à présent des principaux concernés. D’aucuns diront que l’arbitre a avalé son sifflet.

Il faut dire aussi que la reprise de volée a été offerte par un journaliste saoudien: «la participation des pays Nord-Africains n’est que symbolique puisqu’ils ne sont pas arabes, mais berbères. Cette compétition est arabe, aurait proclamé Fahid Chamri. Ils ne sont là que comme invités. Notamment pour remplir les gradins des stades qataris».

Coup de chapeau! Ils sont non seulement dans les gradins mais bel et bien en milieu de terrain, en finale de surcroît, la Coupe arabe en prime.

Hors des surfaces de jeux, on ne peut être insensible à cette question récurrente, dépassant le stade de broutille d’ordre terminologique pour se nicher au cœur de l’identité.

L’amazighité est profondément ancrée dans chaque recoin de cette terre nord-africaine et constitue un socle fondamental enraciné dans l’histoire, avant l’arrivée des peuples phénicien, romain, byzantin, vandale, arabe…

En même temps, l’arabité est incontestablement celle d’une culture, d’une langue, d’une civilisation et constitue une autre part intrinsèque de notre identité.

Sans exclusion ni d’un côté ni de l’autre.

Nous voyons bien avec quelle exaspération croissante est accueillie une désignation comme «Maghreb arabe», face à l’attachement, voire à la sacralisation de la qualification, allant jusqu’à considérer son retrait comme une amputation.

C’est par ailleurs significatif que la question amazighe ait accompagné les revendications démocratiques du Printemps, dit «arabe», centrées sur la reconnaissance de l’identité berbère et sur la co-officialité de sa langue en tant que droit historique inaliénable.

Chaque pays tente depuis de régler la question à sa manière, soit dans l’ostracisme, soit dans l’ouverture avec des avancées constitutionnelles notables pour le cas du Maroc.

Tout le monde sait que depuis les Indépendances au Maghreb, les politiques officielles avaient élaboré de manière générale une définition arbitraire de l’identité, présentée comme étant strictement «arabe», induisant par là une forme insidieuse de déni, accompagné d’un processus de marginalisation dans les livres d’histoire, dans l’enseignement et dans les médias, par les chantres de l’arabité ou du panarabisme, emportés par des élans centralisateurs ultra-jacobins, ne pouvant que pousser à la radicalisation; les extrêmes ayant paradoxalement tendance à faire tandem.

Il est tout de même incroyable qu’à travers de gigantesques territoires allant de l’Atlantique à la Tripolitaine, il soit considéré comme étant une «minorité», la majorité de la population. Pas uniquement par certains pouvoirs politiques en place, mais aussi par les mentalités d’ici et d’ailleurs, en raison de la méconnaissance de l’histoire, du surdimensionnement de l’arabisme, des raccourcis confondant ethnies et religions…

Dans cette confusion entre arabisation et islamisation, combien de livres et de manuels, bien de chez nous, commencent l’histoire du Maghreb par la conquête arabo-musulmane en la parant de toutes les gloires!

Nous savons pourtant que les Arabes de la Conquête ont été très peu nombreux et que l’islamisation fut portée en grand nombre par des tribus berbères orientales, venues des régions de Cyrénaïque et de Tripolitaine en Lybie actuelle, premières converties à l’islam.

La vraie arabisation, dépassant le cadre strict de quelques centres urbains, sera surtout le fait des (A’râb), bédouins Béni Hilal, arrivés au Maghreb au terme d’une longue chevauchée depuis la Péninsule arabique et à propos desquels Ibn Khaldoun avait émis des jugements catégoriques en les comparant à des nuées dévastatrices de sauterelles.

Plusieurs villes d’Afrique du Nord avaient succombé sous leurs assauts comme sous l’effet d’une tempête qui secoua le Maghreb, apportant par la même occasion son lot de brassages humains et culturels.

Dans leur gigantesque marche humaine, ils ont noué en ce sens des relations politiques et économiques avec des tribus berbères, alliées elles-mêmes contre des tribus-sœurs.

Ce sont d’ailleurs les Almohades berbères du Haut Atlas qui les ont installés sur les côtes atlantiques pour châtier des tribus rebelles de même sang.

Tout cela pour dire que les alliances et les guerres n’avaient pas de caractère ethnique comme certains tentent de présenter les conflits en opposant de manière manichéenne les Arabes envahisseurs aux Berbères autochtones.

Et puis, comment dénouer tous ces mélanges et toutes ces interpénétrations opérés au fil des siècles, comme partout d’ailleurs à travers le globe, au point qu’il est insensé de se proclamer aujourd’hui à 100% Arabe ou à 100% Amazighe. La notion de «race pure», faut-il le rappeler, est fondamentalement fasciste.

Nous aurions tant aimé reposer ces questions capitales, de manière dépassionnée, à travers différents canaux, sous leurs différents aspects, principalement culturels, comme prélude à une construction démocratique nord-africaine, sous le signe de l’unité.

Vœu pieux, diront certains. Cafouillage à la surface, si vous préférez!

Car voyez-vous, conclurait le facétieux Groucho Marx: «l'ennui, c'est que nous négligeons le football au profit de l’éducation».

Par Mouna Hachim
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