Algérie IV: assassinat d'un poète

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ChroniquePour terminer son récit vécu de correspondant du «Monde» en Algérie sous la dictature militaro-socialiste de Boumedienne, Péroncel-Hugoz fait revivre cette fois la figure tragique d'un poète victime de ce régime.

Le 19/02/2016 à 12h00

Au tournant des décennies 1960-1970, il était impossible d'échapper, en Algérie, à la populaire et tonitruante figure de Jean Sénac, poète pied-noir, natif d'Oranie en 1926. Il avait été l'un des rares Européens d'Algérie à prendre position en faveur de l'indépendance de ce pays, avant même le déclenchement de l'insurrection nationaliste, commencée à l'automne 1954. Sans prendre les armes, il entra dans une semi-clandestinité avec sa plume acérée et défendit la volonté indépendantiste des Arabo-Berbères tout en plaidant pour le maintien dans un État algérien des israélites et des chrétiens (soit en tout un bon million de personnes face à neuf millions de musulmans, pas tous partisans, il faut le rappeler, de l’abolition de la souveraineté française en Algérie, d’où le drame des harkis, pas encore clos en 2016).

Proche du président Ahmed Benbella dès l'indépendance proclamée (juillet 1962), Sénac eut alors son heure de gloire politique mais, après le putsch du colonel Houari Boumedienne en 1965 (voir mon précédent « coup »), une lente descente aux enfers commença pour celui qui avait adhéré à la « révolution algérienne » jusqu'à chanter dans un vers qui fit le tour du monde, cette aberration économique que fut l' « autogestion agricole » : « Tu es belle comme un comité de gestion ! ».

Cependant la poésie pure de Sénac continuait d'aimanter vers lui la partie francophone des moins de 20 ans. Les récitals de poésie donnés par « Yahia El Ouahrani » (surnom arabe de Sénac), où il y avait beaucoup plus de monde que dans les « soirées culturelles » du parti unique, dressèrent les caciques de celui-ci contre le « maudit pied-noir ». On lui retira sa très écoutée émission radiophonique littéraire qu'il avait créée du temps de l'Algérie française et qui ne cessait de gagner de nouveaux auditeurs, depuis l'indépendance.

Sénac était d'une terrible lucidité sur le sort qui l'attendait : « Ils me tueront et inventeront une affaire de mœurs pour me salir ! ». Il déplorait publiquement la fracture maroco-algérienne de 1963 et osait regretter qu'Alger, après l'indépendance, n'ait pas tenu sa promesse de restituer au Maroc les territoires sahariens de Tindouf à Colomb-Béchar que la France coloniale toute-puissante avait annexés à l'Algérie, profitant de la faiblesse militaire et économique de l'Empire chérifien. Sénac ne vint jamais au Maroc mais, depuis son enfance oranaise, il connaissait des Marocains et il correspondit ensuite avec des poètes comme Mohamed Khaïr-Eddine. Durant l'été 1969, Tahar Benjelloun, à Alger pour assister au 1er Festival panafricain, tint à rencontrer Sénac. D'où la préface qu'il donnera plus tard à mon essai, « Assassinat d'un poète » (1983). Sénac fut l'un des premiers (avec des hommes politiques comme Mohamed Boudiaf ou Hocine Aït-Ahmed) à noter que l'animosité marocophobe suintant de la dictature d'Alger ne contaminait pas du tout le peuple algérien. Je peux témoigner aussi de cette sourde opposition de la rue algérienne contre l'anti-marocanisme des officiers ou des politiciens, du président Boumedienne au ministre Bouteflika via Ahmed Taleb-Ibrahimi, alors chargé de l'Information (on aurait dû dire « la Propagande »…) au sein du gouvernement.

Ce Taleb-Ibrahimi passait, dès la fin des années 1960, pour le représentant officieux des islamistes (nommés alors « intégristes ») au sein du régime. Fort de la dot de sa femme, une riche libanaise musulmane, Taleb-Ibrahimi ne se sentait plus et ne cachait pas son hostilité à l'endroit de la dynastie alaouite. Un jour, à Tipaza, il me prit par l'épaule, après les drames de Skhirrat et du Boeing royal (1971 et 1972) et me dit : « Avec l'accélération de l'Histoire, à laquelle nous assistons actuellement, le régime chérifien n'en a que pour quelques années tout au plus... ». J'ai vu …

Début septembre 1973, alors que je venais enfin de quitter Alger pour prendre la tête du bureau du « Monde » au Caire, et alors que Sénac venait de publier dans « le Monde diplomatique » d'août 1973, un lucide bilan culturel de 10 ans d'indépendance algérienne, les journaux de la planète entière annoncèrent l'assassinat de Sénac, dans sa « cave-vigie » du centre d'Alger où sa disgrâce politique l'avait relégué. Et comme il l'avait prévu, le meurtre fut maquillé en « affaire de mœurs »… Néanmoins très vite, des opposants kabyles au sein des forces de sécurité ne purent tenir leur langue et on sut que le « chantre pied-noir de l'indépendance algérienne » avait été victime de la branche islamiste, déjà très active, des services spéciaux du parti unique …

En conclusion de cette série de quatre « coups de dent », basée sur mes expériences passées en Algérie, expériences assez déprimantes en ce jeune pays qui avait en mains bien des cartes pour être heureux et qui, jusqu'à présent, resté fourvoyé aux mains d'une dictature ubuesque, en conclusion, donc, je voudrais quand même donner un peu d'espoir aux amis du peuple algérien. A savoir que ce peuple ne doit pas être confondu avec la plupart de ses dirigeants ; ce peuple, par exemple, qui n'a, sauf exception, jamais adopté les positions extrémistes de ses gouvernants vis-à-vis du Maroc et en particulier du Sahara marocain. Je n'ai pas rencontré, dans ma longue vie de journaliste, plus de deux ou trois Algériens, sur les centaines, les milliers que j'ai croisés, qui aient contesté la marocanité des provinces du Sud. Ce n'est donc pas la nation algérienne qui, le cas échéant, s'opposerait à un rapprochement entre Alger et Rabat, l'opposition à une telle issue ne pouvant venir que de politiciens égarés, pour le moment encore aux commandes. Mais l'avenir dure longtemps …

Lire : « Assassinat d'un poète » par Péroncel-Hugoz, préface de Tahar Benjelloun, Ed. Jeanne Laffite, Marseille. Consulter également : « les Œuvres poétiques » de Jean Sénac, chez Acte-Sud, Arles ; « Sénac chez Charlot » par Hamid Nacer-Khadja, Domens, F34120-Pézenas / www.domens.fr

Par Hugoz Péroncel
Le 19/02/2016 à 12h00